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3 ans en ESN : Un bilan

ESN : Entreprise de Services du Numérique. Nouveau nom des SSII.
Si ma vie ne vous intéresse pas, allez directement à la partie un bilan.

Comment en suis-je arrivé là ?

Tout a commencé par un beau matin morne, dans l’agglomération parisienne. J’achevais ma formation à l’École de Guerre Économique, sans avoir trouvé d’emploi dans le secteur de l’IE. J’en revins à mon premier et seul métier, le développement. Je recherchais tout sauf un emploi urbain, c’est alors qu’une annonce pour une mission en pré-embauche à Rodez s’est présentée. L’aubaine, malgré mes forts préjugés sur les ESN. Pour 6 mois de pré-embauche je m’en fichais. Quelques jours plus tard, je retrouvai Céline, manager chez Consort, sur le parking du Causse Comtal, dans la charmante commune de Bozouls. La mission a duré 6 mois, dans un environnement tellement beau qu’il a réveillé en moi le vieux démon des solitudes contadines. Il ne m’a plus quitté.

Canyon de Bozouls, Aveyron.

L’embauche n’a finalement pas eu lieu, mais l’excellent suivi de mission de Consort m’a fait accepter une seconde prestation, en attente de trouver un client final, pensais-je toujours à l’époque. Ce fut à Toulouse, chez EDF. Consort m’a aidé dans ma recherche de logement. Quitter Bozouls fut un crève-cœur, surtout pour le tristement célèbre ensemble du Mirail. Mon charmant voisin ruthénois m’avait surnommé « l’estrangé » (avec l’accent), à cause de mes origines charentaises. Qu’aurait-il pensé de mon nouveau domicile !

EDF fut une nouvelle surprise. J’avais troqué Céline contre Anthony, l’éditique contre la gestion de postes, les falaises pour les tours, mais cette mission fut très agréable. Franck H., Ingénieur SI, s’occupait de la partie fonctionnelle, Consort du management et de l’administratif et j’avais pour seul responsable technique … moi-même ! L’absence de pression quant aux délais et la grande liberté que le client me laissait quant aux solutions m’ont permis de livrer un logiciel de très bonne qualité en fin de mission. J’ai fait mes premiers pas dans la formation, avec l’encadrement d’un alternant.

Château de Launaguet, Haute-Garonne.

Après un peu plus d’un an, changement de décor. Je déménage à Launaguet, de l’autre côté de Toulouse, pour une mission chez Geosys, dans l’agronomie. L’équipe managériale change avec Kamil et Lucas, qui me suivront jusqu’au bout. Mon projet professionnel a déjà changé. EDF était une mission très plaisante, mais elle m’a révélé l’absurdité de me déplacer tous les jours au bureau, pour effectuer des tâches que je pourrais accomplir aussi bien à domicile. L’appel de la ruralité continuait de me hanter et le mariage approchant, je commence mes recherches d’une maison en Charente-Maritime, ma terre natale. Cette période a duré pendant plus d’un an, suivie par une seconde mission similaire, chez Techform, à Labège.

Un poste salarié en full-remote m’aurait convenu, mais le management français n’y est pas prêt. Les anglo-saxons ont toujours une décennie d’avance sur nous. Ne souhaitant pas attendre, cela m’a motivé à devenir indépendant, malgré ma phobie administrative. J’ai quitté Consort le 31 mars et je déménage en Charente-Maritime aussitôt le confinement terminé. J’espère pouvoir retravailler avec Consort, ou même avec certaines entreprises dans lesquelles je suis passé.

Un bilan

Le confinement m’a laissé le temps de réfléchir à ces 3 ans ½ de salariat. En apprenti bayésien, j’en profite pour me remémorer les préjugés que j’avais sur les ESN, afin de déplacer mes curseurs de Turing. Rendons-leur justice, elles ne sont pas l’incarnation de Satan sur la terre, mais des entreprises comme les autres, soumises aux mêmes impératifs de rentabilité.

Avertissement : biais

Every Single Cognitive Bias in One Infographic

Cet article est fortement biaisé. Prenez-le comme un témoignage personnel. Il n’est adossé à aucune étude scientifique. Consort est une ESN de taille moyenne, « à taille humaine » comme on dit. Mes propos ne valent sûrement pas pour des ESN plus grosses. Je n’aborde pas non plus le sujet de la commande publique, très différent du monde de la prestation de services « au forfait ».

J’accuse parfois les entreprises pour lesquelles j’ai travaillé de « non-qualité ». C’est péjoratif, mais il ne faut pas le prendre comme une insulte. La non-qualité logicielle est le produit d’un système dans laquelle de nombreuses entreprises sont engluées inconsciemment. En bon corporatiste, je considère dans la plupart des cas mes pairs comme plus responsables que leur management. Haïssons le jeu, pas les joueurs.

Sous-rémunération : Relaxe

On accuse souvent les SSII de payer au lance-pierres. C’est en partie vrai, mais il ne s’agit pas d’autre chose que du prix de marché. Mettez vous à la place du management : vous n’avez pas d’expérience. Vous êtes fraîchement sorti d’une école dont la promotion est une boîte de chocolats : le recruteur ne sait pas sur quoi il va tomber. Le diplôme représente une capacité minimale, pas une garantie de compétence et les promos sortantes sont extrêmement disparates en termes de niveau. C’est d’ailleurs pour cela que les entreprises sont friandes d’alternants : ils ne coûtent presque rien et donnent à l’entreprise 2 ans pour savoir sur qui elle est tombée.

Illustration de l’effet Dunning-Kruger

À cela s’ajoute l’effet Dunning-Kruger. Beaucoup d’étudiants resteront coincés sur la montagne de la stupidité. Ils n’évolueront plus, se croyant déjà experts. Ils deviendront ce que l’on appelle des « Expert Beginners ».

Je ne suis pas un fanatique du libre-marché, mais dans le cas des juniors, le prix qu’il tend naturellement à produire est assez juste. Une fois votre compétence démontrée, vous pourrez renégocier votre salaire. Quelques astuces cependant :

  • Se renseigner sur le montant facturé au client, ce qui vous permet de connaître la marge que fait l’ESN. En négociation le déficit d’information fait le rapport de forces.
  • Lire la convention Syntec, surtout si vous êtes en forfait heure. Vous devez toucher au moins le plafond de la sécurité sociale. Vous trouverez des articles expliquant cela un peu partout.
The Bell Curve. S’applique originellement au QI, mais peut aussi représenter la répartition en terme de compétence à un poste.
  • Après quelques années, apprenez à vous situer parmi les professionnels de même niveau de compétence, sans fausse modestie ni orgueil déplacé. C’est très utile afin de trouver le salaire que vous pensez mériter, par rapport à la moyenne.

Vous pouvez aussi opter pour une autre stratégie : vous préparer à devenir un indépendant et voir votre employeur comme un futur client. Cependant je vous conseille d’attendre de ne plus être étiqueté « Junior » pour le faire. Personne ne fera confiance à un freelance junior, sauf dans les métiers de la création web.

A ceux qui objecteraient que les rémunérations à l’étranger sont meilleures, je répondrai deux choses :

  • Vérifiez le coût de la vie et la présence d’une sécurité sociale aussi englobante qu’en France. Préférer gagner plus, mais être moins couvert est une stratégie personnelle, ni meilleure, ni moins bonne qu’une autre.
  • Faites de l’open-source ou pair-programmez avec des américains ou des scandinaves. Le niveau moyen en sortie d’école m’a toujours paru beaucoup plus élevé qu’en France.

Pour toutes ces raisons, je pense que les ESN méritent une relaxe sur le chef d’inculpation « sous-rémunération », au moins pour les profils junior. Note : je suis parti aussitôt mon étiquette de junior perdue. J’ignore l’état des rémunérations pour les profils expérimentés ou Senior.

Pression psychologique : Disculpation

Les ESN ne gagnent rien quand vous êtes en intercontrat. Nada. Quand vous n’êtes pas en mission ce sont elles qui jouent le rôle d’assurance chômage, en mieux (même salaire, formation, etc.). Il est logiquement dans leur intérêt de presser les prestataires afin qu’ils soient en mission, donc rentables à nouveau. C’est une question de survie pour elles. Sont-elles pour autant des monstres froids, recasant au chausse-pied leurs employés sur la première mission venue ? Ce n’est pas l’impression que j’ai eu. Bien au contraire.

J’ai fait plusieurs périodes d’intercontrat, allant de 2 jours à 2 semaines. Les plus courtes étaient purement utilitaires (déménagement pour changer de mission), les plus longues ressemblaient sensiblement à des vacances, sans avoir posé de congés. Que ce soit à l’agence ou en télétravail, je fus assez libre de faire ce que je voulais, m’autoformer en l’occurrence. Je n’ai subi aucune pression me contraignant à poser des congés ou des RTT. Peut-être est-ce différent ailleurs, mais Consort ne pratique pas ce genre de pressions injustes.

Le niveau de rémunération n’est qu’un avatar du rapport de forces. La capacité à choisir sa mission en est un autre.

Je n’ai pas subi de pression à rester sur une mission décevante, en dehors des impératifs contractuels (les renouvellements de contrat sont trimestriels, il faut finir la période pour ne pas coûter des pénalités à votre ESN). Mon avis est biaisé, car la quasi-totalité des missions sur lesquelles j’ai été placé se sont révélées intéressantes. Quand l’une d’entre-elles m’a déçu, mon manager a organisé tout de suite une médiation avec le client, puis une sortie à la fin de la période contractuelle. Le marché est vaste, je ne vois pas l’intérêt qu’aurait une ESN à forcer ses collaborateurs sur des missions inadéquates.

La disculpation des ESN sur ce point est évidente, sauf si vous tombez sur une ESN ou un manager toxique.

Mercenariat : Coupable, et alors ?

« Marchands de viande », l’expression a le mérite d’être parlante.

Un surnom courant des ESN est « marchands de viande ». L’appellation est vulgaire, mais a le mérite d’être parlante. Un prestataire en ESN est comparable à un mercenaire.

Il n’y a rien de péjoratif dans ma bouche. Mercenaire est un métier comme un autre, surtout pour quelqu’un de rompu à la guerre économique. Si c’est souvent une obligation pour le junior, fraîchement sorti de son école, travailler en ESN devient un choix de carrière pour les profils plus expérimentés.

Le mercenariat n’interdit pas la loyauté, j’ai vu des prestataires et des managers entamer une relation de confiance sur le long terme avec leurs clients. Sur un marché concurrentiel comme les services en informatique, c’est un moyen de se démarquer. Il ne faut cependant pas perdre de vue que l’ESN obéit, comme toute entreprise, prioritairement à une logique de rentabilité. Les fanatiques de la gratuité, de l’open-source ou de l’esprit « rugbymen » des startups, ont rarement leur place en ESN.

Oui les ESN sont coupables d’être des mercenaires, et alors ? Ils proposent une offre bien différente des « armées régulières » que sont les clients finaux, qui conviendra à ceux qui souhaitent changer fréquemment de mission, tout en gardant la sécurité de l’emploi.

Qualité logicielle : Disculpation

Accuser les ESN pour le manque de qualité du code est un lieu commun chez les artisans du logiciel. « Code de SSII » est même devenu une insulte, servant surtout à désigner les abominations d’État, qui coûtent chaque année des millions d’Euros en maintenance et malfaçons (Louvois, ONP, etc.). Pour moi, les ESN ne sont pas responsables. Je n’ai aucune étude pour appuyer mes propos, juste un témoignage à prendre comme tel.

Il fallait qu’un bâton de chaise fût bien fait. C’était entendu. C’était un primat. Il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le salaire ou moyennant le salaire, il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le patron, ni pour les connaisseurs, ni pour les clients du patron, il fallait qu’il fût bien fait lui-même, en lui-même, pour lui-même, dans son être même.

Charles Péguy, Mystique et Politique

Il se trouve que je suis têtu et particulièrement intransigeant sur la qualité de mon code. Certains clients comprenaient parfaitement cela et me faisaient confiance sur les délais. D’autres imposaient la cadence et se retrouvaient fort marris lorsque j’annonçais un retard sur la date de livraison, date qu’ils avaient souvent sorti de leur chapeau. Bien des collègues, prestataires ou non, résignés après des années dans de tels contextes, préféraient obtempérer et baissaient leurs standards de qualité. Ainsi naissait le fameux effet « boule de merde ».

L’effet « boule de merde ». La non-qualité ralentit les développements futurs. La pression sur les délais diminue encore la qualité. Cercle vicieux.

Je n’accuserai donc pas les ESN du déficit de qualité. Ce serait trop facile et parfaitement injuste. Certaines prestations m’ont permis de développer sereinement un code de grande qualité, d’autres furent un parcours du combattant où il fallait arracher au client des délais corrects. Certaines entreprises ont une culture de la qualité bien ancrée chez leurs salariés, ce qui force les prestataires à ôter leurs moufles avant d’entrer. D’autres ont des équipes parfaitement résignées à la non-qualité, le turnover des prestataires – libres de partir facilement, contrairement aux CDI – et l’hypothèse de la vitre brisée faisant le reste.

J’irai plus loin. Les ESN permettent aux développeurs soucieux de la qualité de quitter rapidement de contextes insatisfaisants. Les contrats sont fréquemment signés au trimestre. C’est assez de temps pour se montrer pédagogue avec un client. S’il ne comprend toujours pas l’intérêt de la qualité, il est temps de partir. Mon erreur de jeunesse fut sans doute d’avoir compris cet avantage trop tard.

Pour moi, les ESN ne méritent pas l’accusation d’encourager la non-qualité logicielle.

Indépendant : quelle différence

Je suis indépendant. En théorie je gagne (beaucoup) plus que lorsque j’étais prestataire. N’allons pas trop vite en besogne cependant. Il ne faut pas confondre recettes et bénéfices, surtout dans l’enfer fiscal qu’est la France.

L’ESN paye apparemment moins bien, mais elle vous décharge de très nombreux risques (chômage, maladie, litiges) ainsi que de fonctions coûteuses (formation, administratif, prospection, relation client). Être indépendant c’est choisir une grande liberté, mais passer également plus de temps sur autre chose que votre métier. C’est un choix ! Mes projets m’ont poussé à prendre ce chemin, mais il ne convient pas à tout le monde.

J’ai réalisé ce diagramme pour vous aider à y voir plus clair. Pléthore de chemins existent, tant que vous savez ce que vous pouvez et voulez faire. Je déconseille cependant formellement aux phobiques administratifs de devenir freelance, surtout avec des structures lourdes comme des EURL. Prenez dans tous les cas un bon comptable*.

J’espère que mes conseils d’ex-junior en ESN vous auront servi, j’ai essayé d’y mettre tout ce que le moi d’il y a quelques années aurait aimé savoir !

* Cette publicité pour mon comptable est purement gratuite.

Enzo Sandré

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Projets futurs

Au départ créé comme un simple dépôt de mes articles publiés dans divers médias, ce blog s’est au fil du temps étoffé de quelques réflexions sur la Technique. Il n’a jamais été très actif, mais j’ai toujours tenu à le garder. Certains articles ont mal vieilli et l’envie de les refaire me démange, mais j’ai choisi de les assumer, partiellement par paresse, partiellement pour me rappeler que j’évolue, pas forcément toujours en mal.

A l’ancienne adresse de ce blog enzosandre.fr se trouve désormais mon site professionnel, vitrine de mes activités en tant qu’artisan-développeur. C’est la première nouvelle : je quitte la routine du salariat afin de devenir indépendant. Je n’entre pas dans les détails, tout est sur mon site. Ce blog a donc déménagé à cette adresse et devient de fait une annexe de mon site. J’espère trouver le temps d’écrire à nouveau pour l’alimenter. Le cumul des trop nombreuses activités ces dernières années m’ont contraint à cesser la rédaction. Qu’elle soit journalistique ou plus personnelle, la plume me démange et j’espère trouver le temps de la reprendre.

Une nouvelle vie

Ce blog change car ma vie change radicalement depuis bientôt une année. Je suis marié à une enlumineuse. Je viens de quitter mon poste en CDI à Toulouse pour ouvrir mon atelier logiciel comme indépendant. Mon épouse et moi rentrons dans ma Charente natale où nous espérons prochainement acheter une maison. Autour de cet exode urbain se structurent de nombreux projets.

Aucune description de photo disponible.
Extrait du chef d’œuvre de mon épouse sur le thème de Charlie et la chocolaterie.

Tous ces changements prennent du temps, il m’a fallu faire des choix. Je lis peu, je travaille trop, mes réflexions sont au point mort, sale temps pour alimenter un blog déjà tari.

Notre projet est de partager notre temps entre nos métiers respectifs, la vie de famille et une activité de permaculture vivrière. Au départ, contraintes financières obligent, nos métiers occuperont la majeure partie de notre temps. Le développement de notre ferme doit permettre d’augmenter notre autonomie, donc de diminuer nos dépenses et notre besoin de travailler pour gagner notre croûte. L’objectif est de nous libérer du temps pour exercer nos métiers au service de projets non lucratifs.

Dès mes débuts comme indépendant je ne travaillerai que quatre jours par semaine, majoritairement à domicile, comme le nom d’Atelier logiciel le laisse entendre. Le cinquième jour se partagera entre projets personnels et affûtage de mes compétences par la veille et l’expérimentation. Les deux derniers jours sont laissés à la famille et aux projets autour de la ferme et de la maison.

J’espère avoir un jour l’occasion d’expliquer la philosophie à l’origine d’un tel mode de vie. En attendant, je vous souhaite à tous de belles choses.

Enzo Sandré

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Techniques au travail, Technique dans la Cité : Le mur de l’atelier devait-il tomber ?

Texte de mon intervention orale du 25 août 2018 au Camp Maxime Real del Sarte à Parigny.

Un lieu commun syndical voudrait que la séparation domicile/travail soit un acquis social, en permanence attaqué par le capitalisme vorace. C’est aller un peu vite aux conclusions. La thèse que je vais défendre est autre : il s’agit avant tout d’une affaire de Technique, non de politique.

Regardons l’histoire. Sans remonter à une Antiquité que je connais assez mal, au Moyen-Âge, à moins que vous soyez un marchand ou un transporteur, votre activité professionnelle se déroulait dans le cadre domestique. Le paysan travaillait à la ferme et l’artisan également sauf en cas de chantier. L’atelier ou le bureau étaient toujours à domicile. Vos collaborateurs étaient très souvent votre famille, l’épouse tenait la boutique et les comptes, les enfants étaient apprentis, chez leurs parents ou chez d’autres maîtres qui les logeaient. Le transport était lent et coûteux, la communication orale directe bien plus efficace.

La Renaissance connaît une première fissure dans le mur de l’atelier. L’apparition de l’horloge et de l’imprimerie séparent le cabinet du riche bourgeois, proche des lieux de pouvoir, de sa villa plus éloignée. En même temps, l’apparition du moulin à eau change les modes de production. L’Europe acquiert sa première source d’énergie pilotable centralisée (par opposition aux énergies fatales, vent par exemple et aux énergies décentralisées, comme le bétail). C’est désormais la disponibilité en ouvriers qualifiés qui limite la production. La Renaissance voit les maîtres-artisans se concentrer dans les manufactures, lieux optimisés pour une production à l’aide de machines-outils fonctionnant sur une source d’énergie puissante et centralisée.

Il faut attendre l’âge industriel pour voir le mur de l’atelier tomber à nouveau. Le gigantesque besoin de main d’œuvre et la faible vitesse des transports poussent les entreprises à loger leurs employés. A Nord c’était les corons dit la chanson, mais il n’était pas rare non plus que le capitaliste dorme à l’usine ou à la bourse. La seconde révolution industrielle voit l’apparition des banlieues pavillonnaires, véritables tissus adipeux des villes. La bagnole, si violemment dénoncée par André Gorz a permis l’éloignement géographique de la main d’œuvre.

Il faut attendre les années 2000 et Internet pour réunir à nouveau partiellement le domicile et le travail. Ces dernières années ont amplifié ce phénomène. Le cadre qui consulte ses mails dans le lit conjugal et le géant du web qui fait habiter ses salariés sur son lieu de travail participent du même phénomène. On notera aussi la mode des conciergeries d’entreprise, véritables auxiliaires de vie traitant le lavage, le repassage, la garderie, et j’en passe pour les salariés. Tout est fait pour maximiser le temps efficace du travailleur dans l’entreprise, souvent sous couvert de convivialité.

Notez que ces mutations ne sont pas une affaire de classe sociale ou de volonté politique. La caissière comme le trader sont touchés et même les patrons des GAFAM n’arrivent pas à complètement isoler leurs enfants de ces phénomènes. Les politiciens, tous pays confondus sont parfaitement désemparés face au phénomène. Instaurer un droit à la déconnexion est parfaitement vain face à l’ampleur de la déferlante. Dans une société technicienne, rien ne peut s’opposer à la marche de Technique, surtout pas le politique.

Toute technique modifie le rapport entre l’homme et le réel. Tout homme qui travaille produit des biens, des services ou des informations. Il est évident que toute technique modifiant la circulation des biens, des services ou des informations, modifiera très largement la société, mais plus particulièrement le rapport entre le domicile et le travail. Quand la transmission d’informations avec ses inconvénients est plus efficace que la rencontre physique avec le coût de transport, le domicile et le travail se séparent. Les technologies de l’information ont tendance à rapprocher le domicile du travail alors que les progrès dans les transports les éloignent.

Un autre phénomène modèle les rapports domicile/travail : la densité énergétique nécessaire au travail. Les concentrations manufacturières puis industrielles en sont des exemples : concentrez l’énergie, vous concentrez les lieux de travail de nombreux travailleurs en un point. Ce point n’est jamais le domicile d’un seul travailleur. Si les transports du moment ne permettent pas le déplacement pendulaire quotidien des salariés, les besoins de l’industrie les concentreront autour, voire dans l’usine. Les embouteillages chroniques de la Silicon Valley sont une des raisons qui poussent Apple et Google à loger leurs employés sur place.

Considérations sociales : est-ce souhaitable ?

Nous avons décrit ce phénomène comme étant cyclique et inéluctable si les technologies sont disponibles, étudions maintenant les avantages et les inconvénients de cette fusion entre domicile et travail, à l’heure actuelle.

Les principaux avantages de la chute du mur de l’atelier sont d’ordre écologiques : économies sur le trajet domicile-travail, diminution des surfaces de bureaux nécessaires et disparition des quartiers dortoirs. Le quartier redevient un lieu de vie, où les gens travaillent, habitent, commercent et se rencontrent. La souplesse dans son emploi du temps permet au travailleur d’avoir une activité associative et politique parallèle à son travail. La Cité renaît. Le télétravail permet des déplacements plus occasionnels du salarié à son lieu de travail, ce qui laisse sa chance à la ruralité. Un trajet quotidien de 2h est intolérable pour la plupart des salariés, il ne pose aucun problème pour une réunion hebdomadaire au siège de l’entreprise. Pour peu que la campagne s’équipe en télécommunications mobiles, elle attirera des cadres aisés capable de relancer l’économie locale. Enfin, la présence du travailleur à son domicile lui permet d’assumer un important travail fantôme, éducation des enfants, entretien du foyer, aide à la collectivité. Autant de tâches retirées au marché, rentrant donc à nouveau dans le champ du gratuit, ciment d’une communauté. Les familles éparpillées peuvent à nouveau faire souche si elles le souhaitent.

Cependant, ce tableau idyllique d’une France retrouvée ne doit pas occulter les inconvénients de l’absence de séparation entre domicile et travail. Le plus évident est la présence du patron dans la vie privée du salarié. Pire encore, la présence de votre moitié et de vos enfants en permanence sur votre lieu de travail. Des tyrans souvent contradictoires. Ensuite, le travail à domicile souffre de nombreux inconvénients pour qui travaille en équipe. Les télécommunications ne remplaceront jamais le contact humain direct, car elles réduisent bien souvent le langage à sa seule composante orale, occultant la gestuelle, le non-verbal, etc. L’absence de présence physique des collègues ne permet pas une véritable cohésion, autour de la machine à café ou de la pause de midi par exemple. La souplesse de l’emploi du temps a un revers : le manque de concentration. L’attention est sans cesse saisie par des taches multiples et le cerveau a besoin d’un temps non-négligeable pour se concentrer à nouveau après un changement de contexte. Le bureau permet plus facilement de se concentrer. Au domicile cela requiert une discipline monacale. Enfin, n’oublions pas le coût écologique des télécommunications, parfois bien plus élevé que les transports qu’elles remplacent. Le numérique vert est une vaste supercherie, le seul fonctionnement d’Internet est le premier poste de consommation d’électricité mondial. Ne parlons pas des ressources nécessaires à l’assemblage des ordinateurs, serveurs, routeurs et câbles.

A chaque métier son fonctionnement

Ma conclusion est d’abord un appel à ne pas être dogmatiques. Mes propositions vont être un appel aux professionnels mais aussi aux politiques.

Il est évident tout d’abord que certaines professions ne pourront jamais permettre une fusion domicile/travail, sauf à revenir aux heures les plus sombres de la Révolution Industrielle. C’est le cas pour tous les professionnels sur les chantiers, mais également dans l’industrie lourde. Les métallos, les mineurs de tungstène ou les constructeurs de missiles auront des difficultés à ramener le travail à la maison, vous en conviendrez. Cependant, cette concentration industrielle peut être réduite par un recours raisonné à une nébuleuse de sous-traitants plus petits et mieux répartis sur le territoire grâce aux technologies du transport et aux télécommunications. L’exemple du pôle aéronautique de Figeac doit servir de modèle.

Ma première proposition est de faire de la grande entreprise une affaire politique, soumis à un régime d’autorisation réservé aux seules industries de puissance. Les implications sociales, écologiques et géographiques de ces mastodontes sont trop lourdes pour être laissées à la seule loi du marché.

Pour toutes les autres entreprises, le choix doit être laissé aux salariés, sans régime incitatif dans aucun sens. Travailler chez soi ou à l’atelier doit être une liberté fondamentale et une responsabilité du professionnel. Chacun des modes de travail présente ses avantages et inconvénients, nous l’avons vu, seul le professionnel responsable sait quand rester à son domicile et quand se réunir dans les locaux de l’entreprise.

L’espace urbain doit être réorganisé pour faciliter ce choix. La mode des espaces de coworking doit se pérenniser afin de réduire la surface et donc l’empreinte écologique des bureaux. La rotation des salariés permet évidemment une réduction du nombre de bureaux utilisés en même temps. La numérisation des documents rend obsolète le bureau nominatif, servant également de zone de stockage. Ils sont amenés progressivement à être remplacés par des sièges minimaux, simples lieux de rencontre pour les parties prenantes de l’entreprise, plus que lieu de travail.

Au cœur des villes, il faut encourager les maires et cafetiers à recréer des espaces collectifs calmes et beaux : parcs, places ou bâtiments, équipés en WiFi et en tables, qui permettraient aux professionnels de recréer des communs, permettant autant de travailler que d’échanger et de prendre une pause. L’urbanisme des cubes de béton anonymes doit être démoli pour recréer des points de convergence.

Enfin, le raccordement des zones rurales à Internet doit être encouragé afin de redynamiser ces territoires. Des aides peuvent être accordées aux salariés pour l’installation d’un réseau haut-débit à leur domicile, par exemple. Il serait également temps d’ubériser les bus, pour créer un réseau de transports collectifs à la demande.

J’encourage chacun d’entre vous à porter ces propositions dans son entreprise ou dans sa mairie. Elles sont simples à mettre en œuvre, ne nécessitent que peu d’efforts des politiques et des patrons.

Enzo Sandré