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Créer une culture de la qualité logicielle.

Parlons indicateurs, performance et surtout incentives. J’ai encore vu cette stupidité sur une offre de mission en Devops :

Imaginons que je sois un joueur sans scrupules, dans un jeu que l’on appelle « développement ». Ces règles du jeu m’encouragent à produire rapidement le code le plus ignoble possible, afin de trouver un maximum de bugs en phase de recette. Je serais ainsi félicité par mon manager et gratifié d’un joli bonus. Mon code sera couvert par des tests de régression, garantissant a minima que l’existant tombe en marche, mais mon intérêt est que chaque nouvelle fonctionnalité soit la plus sale et buguée possible. Ces règles du jeu encouragent les pompiers pyromanes.

Suis-je dans la caricature ? Bien entendu. De tels développeurs sont rares en sortie d’école. Mais ils peuvent le devenir, c’est là toute la magie des incitatifs (incentives en Anglais). Je voulais introduire mon propos en abordant le développement de logiciels sous l’angle de la théorie des jeux.

Psychologie du groupe

Un manager décide de recruter toute une équipe de juniors, en contractualisant leurs objectifs. Au départ, personne ne prête attention à ces indicateurs, ils ne génèrent ni récompense, ni sanction. Chacun fera du mieux qu’il peut, ou pas selon les jours. L’objectif ne deviendra visible qu’après quelques fiches de paie, comparées à la machine à café. Les joueurs prennent petit à petit connaissance des règles.

Prenons deux développeurs de cette équipe. Alice pratique le TDD et ne pousse jamais un code qui ne soit pas dûment testé. Bob modifie le code, vérifie que les tests préexistants passent, mais n’en rédigera de nouveaux qu’en cas de bug. En effet, si un bug recensé réapparaît, c’est une régression, donc un malus sur salaire. Bob est malin.

Arrive le passage en recette. Le code d’Alice ne pose que peu de problèmes. Celui de Bob, non testé, va générer de nombreux bugs. Subjectivement, le manager verra une Alice sereine, faisant ses heures normalement, sans stress. A contrario il observera que Bob ne compte pas ses heures pour débugger le projet, qu’il se défonce, râle et s’épuise pour tenir les délais. Plus objectivement, dans la feuille Excel du manager, Bob aura corrigé plus de bugs qu’Alice.

Bob est prudent, il sait qu’une régression signifie une retenue sur salaire. Il veille donc à tester ses corrections de bugs, en pratiquant un Defect Testing zélé. Tout l’y incite et c’est une bonne chose, mais n’aurait-il pas mieux valu que ces bugs n’aient jamais existé ?

En fin de mois, Bob aura un meilleur bonus qu’Alice. Pire : Bob aura une meilleure image auprès des managers : plus présent, plus impliqué, plus solidaire qu’Alice ! Chez Alice, la frustration monte lentement. Après plusieurs mois, Alice sera excédée. Elle sera engagée sur la pente du ressentiment et mènera les actions suivantes :

  1. Tirer Bob vers le haut. Supposons Alice bienveillante. Elle va expliquer à Bob l’intérêt d’écrire un code de qualité. Or, même s’il est de bonne volonté, Bob n’a pas intérêt à changer. Ne plus générer de bugs, c’est baisser sa rémunération et perdre les faveurs du management ! Alice va donc commencer à …
  2. Haïr le management. Alice garde de bons liens avec Bob, voire essaye de s’en faire un allié. Elle tente de plaider sa cause auprès de la direction, mais la différence subjective d’image ne jouera pas en sa faveur. Elle passera pour la mauvaise élève qui tente de déplacer les poteaux de but, voire pour la collègue pétrie de jalousie. Bob n’a aucun intérêt à aller au delà de l’empathie passive. Alice finira par lui reprocher et en viendra à …
  3. Haïr Bob personnellement. Il ne mérite pas cet argent, il doit payer autrement. Bob ayant les faveurs de la direction, il est difficile de le dénigrer directement. Si elle n’a pas déjà démissionné, Alice baissera ses standards de qualité, afin de que Bob ne bénéficie plus de SON travail. Il veut travailler dans une soue ? Grand bien lui en fasse.

Pour les besoin de la narration supposons qu’Alice n’ait pas démissionné. Elle est devenue un Bob. Son comportement s’est d’abord ajusté par jalousie, pour emmerder Bob. Au fil des mois, sa rémunération augmentant avec l’approbation du management, Alice finira par oublier sa situation initiale. Elle est devenue une meilleure joueuse, considérant les règles en place.

5 ans plus tard, les référents techniques, les managers et les Lead Dev peuvent êtres des Alice ou des Bob, cela importe peu, de différents au départ ils sont devenus totalement interchangeables. Les objectifs peuvent même avoir disparu entre temps, la culture d’entreprise a intégré des pratiques qu’il sera très difficile de changer.

Dans le management des équipes comme dans la mise en orbite de satellites, un petit changement de trajectoire, indolore au départ, peut avoir des conséquences catastrophiques à l’arrivée.

Que faire ? Essai stratégique.

Que faire ? (Lénine) — Wikipédia

J’ai vécu ce qu’a subi Alice, mais je suis parti avant que ma haine du jeu ne se change en haine des joueurs. J’ai pris du recul et élaboré une réponse stratégique à ce problème.

Cette situation est une variante du Théorème du Singe, que l’on retrouve autant en entreprise qu’en politique ou dans les schémas d’usage des technologies. En faisant preuve d’empirisme organisateur, j’ai trouvé à ce jour trois issues pour quiconque refuse de finir comme Alice :

  • La contre-culture. C’est la voie majoritaire actuellement, avec le mouvement de l’artisanat du logiciel (software craftmanship). Devenir indépendant, travailler avec des clients « qui ont compris » (slogan de l’entreprise Arpinum), se fréquenter entre artisans comme sur Okiwi. L’idée est de créer un marché du code de qualité, cohabitant à côté du marché du code de masse.
  • L’entrisme dans le management. En France depuis Vichy, c’est le management qui amorce les changements, la base doit se contenter de suivre. Dans cette voie, le développeur accepte de jouer le jeu, pour mieux injecter son venin chez les grands comptes. Il entre par la porte de la formation, du conseil, du coaching, des RH, bref des fonctions transverses. L’objectif de cette stratégie est de changer les pratiques « par le haut » chez les grands comptes, en espérant les faire basculer et entraîner par mimétisme l’ensemble du marché.
  • Le rapport de forces. Dans ce scénario, Alice tient bon. Elle refuse de céder à la haine de Bob, cède au management sur l’accessoire, mais ne transige pas sur ce qui est fondamental : la qualité. Pour cela il faut une grande détermination et une bonne connaissance du Code du Travail. Le but est d’occuper, de durer, de convertir et de peser. C’est le modèle syndical. S’accrocher, tenir et finir par montrer que l’on a raison, à l’usure.

Je n’affirme pas la supériorité d’une stratégie par rapport à un autre. Je pense même que seul un mélange des trois permettra le basculement vers une culture de la qualité dans le logiciel. Mon propos est d’ouvrir des portes. Trop d’articles se contentent de constater les dégâts de la sous-qualité logicielle, en expliquent les causes et les remèdes sur un plan purement opérationnel et technique. Mon propos est de nature stratégique : Comment faire pour en finir avec les Louvois, les Chorus ou les ONP.

Cet article est le premier d’une tétralogie. Dans les mois qui viennent, je vais détailler chacune de ces pistes, mettant en évidence les avantages et les défauts de chacune. Plus important à mon sens, je souhaite relier chacune de ces stratégies avec des types de personnalités, afin d’orienter au mieux ceux qui veulent que les choses changent dans notre profession.

Enzo Sandré

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Vie de freelance

3 ans en ESN : Un bilan

ESN : Entreprise de Services du Numérique. Nouveau nom des SSII.
Si ma vie ne vous intéresse pas, allez directement à la partie un bilan.

Comment en suis-je arrivé là ?

Tout a commencé par un beau matin morne, dans l’agglomération parisienne. J’achevais ma formation à l’École de Guerre Économique, sans avoir trouvé d’emploi dans le secteur de l’IE. J’en revins à mon premier et seul métier, le développement. Je recherchais tout sauf un emploi urbain, c’est alors qu’une annonce pour une mission en pré-embauche à Rodez s’est présentée. L’aubaine, malgré mes forts préjugés sur les ESN. Pour 6 mois de pré-embauche je m’en fichais. Quelques jours plus tard, je retrouvai Céline, manager chez Consort, sur le parking du Causse Comtal, dans la charmante commune de Bozouls. La mission a duré 6 mois, dans un environnement tellement beau qu’il a réveillé en moi le vieux démon des solitudes contadines. Il ne m’a plus quitté.

Canyon de Bozouls, Aveyron.

L’embauche n’a finalement pas eu lieu, mais l’excellent suivi de mission de Consort m’a fait accepter une seconde prestation, en attente de trouver un client final, pensais-je toujours à l’époque. Ce fut à Toulouse, chez EDF. Consort m’a aidé dans ma recherche de logement. Quitter Bozouls fut un crève-cœur, surtout pour le tristement célèbre ensemble du Mirail. Mon charmant voisin ruthénois m’avait surnommé « l’estrangé » (avec l’accent), à cause de mes origines charentaises. Qu’aurait-il pensé de mon nouveau domicile !

EDF fut une nouvelle surprise. J’avais troqué Céline contre Anthony, l’éditique contre la gestion de postes, les falaises pour les tours, mais cette mission fut très agréable. Franck H., Ingénieur SI, s’occupait de la partie fonctionnelle, Consort du management et de l’administratif et j’avais pour seul responsable technique … moi-même ! L’absence de pression quant aux délais et la grande liberté que le client me laissait quant aux solutions m’ont permis de livrer un logiciel de très bonne qualité en fin de mission. J’ai fait mes premiers pas dans la formation, avec l’encadrement d’un alternant.

Château de Launaguet, Haute-Garonne.

Après un peu plus d’un an, changement de décor. Je déménage à Launaguet, de l’autre côté de Toulouse, pour une mission chez Geosys, dans l’agronomie. L’équipe managériale change avec Kamil et Lucas, qui me suivront jusqu’au bout. Mon projet professionnel a déjà changé. EDF était une mission très plaisante, mais elle m’a révélé l’absurdité de me déplacer tous les jours au bureau, pour effectuer des tâches que je pourrais accomplir aussi bien à domicile. L’appel de la ruralité continuait de me hanter et le mariage approchant, je commence mes recherches d’une maison en Charente-Maritime, ma terre natale. Cette période a duré pendant plus d’un an, suivie par une seconde mission similaire, chez Techform, à Labège.

Un poste salarié en full-remote m’aurait convenu, mais le management français n’y est pas prêt. Les anglo-saxons ont toujours une décennie d’avance sur nous. Ne souhaitant pas attendre, cela m’a motivé à devenir indépendant, malgré ma phobie administrative. J’ai quitté Consort le 31 mars et je déménage en Charente-Maritime aussitôt le confinement terminé. J’espère pouvoir retravailler avec Consort, ou même avec certaines entreprises dans lesquelles je suis passé.

Un bilan

Le confinement m’a laissé le temps de réfléchir à ces 3 ans ½ de salariat. En apprenti bayésien, j’en profite pour me remémorer les préjugés que j’avais sur les ESN, afin de déplacer mes curseurs de Turing. Rendons-leur justice, elles ne sont pas l’incarnation de Satan sur la terre, mais des entreprises comme les autres, soumises aux mêmes impératifs de rentabilité.

Avertissement : biais

Every Single Cognitive Bias in One Infographic

Cet article est fortement biaisé. Prenez-le comme un témoignage personnel. Il n’est adossé à aucune étude scientifique. Consort est une ESN de taille moyenne, « à taille humaine » comme on dit. Mes propos ne valent sûrement pas pour des ESN plus grosses. Je n’aborde pas non plus le sujet de la commande publique, très différent du monde de la prestation de services « au forfait ».

J’accuse parfois les entreprises pour lesquelles j’ai travaillé de « non-qualité ». C’est péjoratif, mais il ne faut pas le prendre comme une insulte. La non-qualité logicielle est le produit d’un système dans laquelle de nombreuses entreprises sont engluées inconsciemment. En bon corporatiste, je considère dans la plupart des cas mes pairs comme plus responsables que leur management. Haïssons le jeu, pas les joueurs.

Sous-rémunération : Relaxe

On accuse souvent les SSII de payer au lance-pierres. C’est en partie vrai, mais il ne s’agit pas d’autre chose que du prix de marché. Mettez vous à la place du management : vous n’avez pas d’expérience. Vous êtes fraîchement sorti d’une école dont la promotion est une boîte de chocolats : le recruteur ne sait pas sur quoi il va tomber. Le diplôme représente une capacité minimale, pas une garantie de compétence et les promos sortantes sont extrêmement disparates en termes de niveau. C’est d’ailleurs pour cela que les entreprises sont friandes d’alternants : ils ne coûtent presque rien et donnent à l’entreprise 2 ans pour savoir sur qui elle est tombée.

Illustration de l’effet Dunning-Kruger

À cela s’ajoute l’effet Dunning-Kruger. Beaucoup d’étudiants resteront coincés sur la montagne de la stupidité. Ils n’évolueront plus, se croyant déjà experts. Ils deviendront ce que l’on appelle des « Expert Beginners ».

Je ne suis pas un fanatique du libre-marché, mais dans le cas des juniors, le prix qu’il tend naturellement à produire est assez juste. Une fois votre compétence démontrée, vous pourrez renégocier votre salaire. Quelques astuces cependant :

  • Se renseigner sur le montant facturé au client, ce qui vous permet de connaître la marge que fait l’ESN. En négociation le déficit d’information fait le rapport de forces.
  • Lire la convention Syntec, surtout si vous êtes en forfait heure. Vous devez toucher au moins le plafond de la sécurité sociale. Vous trouverez des articles expliquant cela un peu partout.
The Bell Curve. S’applique originellement au QI, mais peut aussi représenter la répartition en terme de compétence à un poste.
  • Après quelques années, apprenez à vous situer parmi les professionnels de même niveau de compétence, sans fausse modestie ni orgueil déplacé. C’est très utile afin de trouver le salaire que vous pensez mériter, par rapport à la moyenne.

Vous pouvez aussi opter pour une autre stratégie : vous préparer à devenir un indépendant et voir votre employeur comme un futur client. Cependant je vous conseille d’attendre de ne plus être étiqueté « Junior » pour le faire. Personne ne fera confiance à un freelance junior, sauf dans les métiers de la création web.

A ceux qui objecteraient que les rémunérations à l’étranger sont meilleures, je répondrai deux choses :

  • Vérifiez le coût de la vie et la présence d’une sécurité sociale aussi englobante qu’en France. Préférer gagner plus, mais être moins couvert est une stratégie personnelle, ni meilleure, ni moins bonne qu’une autre.
  • Faites de l’open-source ou pair-programmez avec des américains ou des scandinaves. Le niveau moyen en sortie d’école m’a toujours paru beaucoup plus élevé qu’en France.

Pour toutes ces raisons, je pense que les ESN méritent une relaxe sur le chef d’inculpation « sous-rémunération », au moins pour les profils junior. Note : je suis parti aussitôt mon étiquette de junior perdue. J’ignore l’état des rémunérations pour les profils expérimentés ou Senior.

Pression psychologique : Disculpation

Les ESN ne gagnent rien quand vous êtes en intercontrat. Nada. Quand vous n’êtes pas en mission ce sont elles qui jouent le rôle d’assurance chômage, en mieux (même salaire, formation, etc.). Il est logiquement dans leur intérêt de presser les prestataires afin qu’ils soient en mission, donc rentables à nouveau. C’est une question de survie pour elles. Sont-elles pour autant des monstres froids, recasant au chausse-pied leurs employés sur la première mission venue ? Ce n’est pas l’impression que j’ai eu. Bien au contraire.

J’ai fait plusieurs périodes d’intercontrat, allant de 2 jours à 2 semaines. Les plus courtes étaient purement utilitaires (déménagement pour changer de mission), les plus longues ressemblaient sensiblement à des vacances, sans avoir posé de congés. Que ce soit à l’agence ou en télétravail, je fus assez libre de faire ce que je voulais, m’autoformer en l’occurrence. Je n’ai subi aucune pression me contraignant à poser des congés ou des RTT. Peut-être est-ce différent ailleurs, mais Consort ne pratique pas ce genre de pressions injustes.

Le niveau de rémunération n’est qu’un avatar du rapport de forces. La capacité à choisir sa mission en est un autre.

Je n’ai pas subi de pression à rester sur une mission décevante, en dehors des impératifs contractuels (les renouvellements de contrat sont trimestriels, il faut finir la période pour ne pas coûter des pénalités à votre ESN). Mon avis est biaisé, car la quasi-totalité des missions sur lesquelles j’ai été placé se sont révélées intéressantes. Quand l’une d’entre-elles m’a déçu, mon manager a organisé tout de suite une médiation avec le client, puis une sortie à la fin de la période contractuelle. Le marché est vaste, je ne vois pas l’intérêt qu’aurait une ESN à forcer ses collaborateurs sur des missions inadéquates.

La disculpation des ESN sur ce point est évidente, sauf si vous tombez sur une ESN ou un manager toxique.

Mercenariat : Coupable, et alors ?

« Marchands de viande », l’expression a le mérite d’être parlante.

Un surnom courant des ESN est « marchands de viande ». L’appellation est vulgaire, mais a le mérite d’être parlante. Un prestataire en ESN est comparable à un mercenaire.

Il n’y a rien de péjoratif dans ma bouche. Mercenaire est un métier comme un autre, surtout pour quelqu’un de rompu à la guerre économique. Si c’est souvent une obligation pour le junior, fraîchement sorti de son école, travailler en ESN devient un choix de carrière pour les profils plus expérimentés.

Le mercenariat n’interdit pas la loyauté, j’ai vu des prestataires et des managers entamer une relation de confiance sur le long terme avec leurs clients. Sur un marché concurrentiel comme les services en informatique, c’est un moyen de se démarquer. Il ne faut cependant pas perdre de vue que l’ESN obéit, comme toute entreprise, prioritairement à une logique de rentabilité. Les fanatiques de la gratuité, de l’open-source ou de l’esprit « rugbymen » des startups, ont rarement leur place en ESN.

Oui les ESN sont coupables d’être des mercenaires, et alors ? Ils proposent une offre bien différente des « armées régulières » que sont les clients finaux, qui conviendra à ceux qui souhaitent changer fréquemment de mission, tout en gardant la sécurité de l’emploi.

Qualité logicielle : Disculpation

Accuser les ESN pour le manque de qualité du code est un lieu commun chez les artisans du logiciel. « Code de SSII » est même devenu une insulte, servant surtout à désigner les abominations d’État, qui coûtent chaque année des millions d’Euros en maintenance et malfaçons (Louvois, ONP, etc.). Pour moi, les ESN ne sont pas responsables. Je n’ai aucune étude pour appuyer mes propos, juste un témoignage à prendre comme tel.

Il fallait qu’un bâton de chaise fût bien fait. C’était entendu. C’était un primat. Il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le salaire ou moyennant le salaire, il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le patron, ni pour les connaisseurs, ni pour les clients du patron, il fallait qu’il fût bien fait lui-même, en lui-même, pour lui-même, dans son être même.

Charles Péguy, Mystique et Politique

Il se trouve que je suis têtu et particulièrement intransigeant sur la qualité de mon code. Certains clients comprenaient parfaitement cela et me faisaient confiance sur les délais. D’autres imposaient la cadence et se retrouvaient fort marris lorsque j’annonçais un retard sur la date de livraison, date qu’ils avaient souvent sorti de leur chapeau. Bien des collègues, prestataires ou non, résignés après des années dans de tels contextes, préféraient obtempérer et baissaient leurs standards de qualité. Ainsi naissait le fameux effet « boule de merde ».

L’effet « boule de merde ». La non-qualité ralentit les développements futurs. La pression sur les délais diminue encore la qualité. Cercle vicieux.

Je n’accuserai donc pas les ESN du déficit de qualité. Ce serait trop facile et parfaitement injuste. Certaines prestations m’ont permis de développer sereinement un code de grande qualité, d’autres furent un parcours du combattant où il fallait arracher au client des délais corrects. Certaines entreprises ont une culture de la qualité bien ancrée chez leurs salariés, ce qui force les prestataires à ôter leurs moufles avant d’entrer. D’autres ont des équipes parfaitement résignées à la non-qualité, le turnover des prestataires – libres de partir facilement, contrairement aux CDI – et l’hypothèse de la vitre brisée faisant le reste.

J’irai plus loin. Les ESN permettent aux développeurs soucieux de la qualité de quitter rapidement de contextes insatisfaisants. Les contrats sont fréquemment signés au trimestre. C’est assez de temps pour se montrer pédagogue avec un client. S’il ne comprend toujours pas l’intérêt de la qualité, il est temps de partir. Mon erreur de jeunesse fut sans doute d’avoir compris cet avantage trop tard.

Pour moi, les ESN ne méritent pas l’accusation d’encourager la non-qualité logicielle.

Indépendant : quelle différence

Je suis indépendant. En théorie je gagne (beaucoup) plus que lorsque j’étais prestataire. N’allons pas trop vite en besogne cependant. Il ne faut pas confondre recettes et bénéfices, surtout dans l’enfer fiscal qu’est la France.

L’ESN paye apparemment moins bien, mais elle vous décharge de très nombreux risques (chômage, maladie, litiges) ainsi que de fonctions coûteuses (formation, administratif, prospection, relation client). Être indépendant c’est choisir une grande liberté, mais passer également plus de temps sur autre chose que votre métier. C’est un choix ! Mes projets m’ont poussé à prendre ce chemin, mais il ne convient pas à tout le monde.

J’ai réalisé ce diagramme pour vous aider à y voir plus clair. Pléthore de chemins existent, tant que vous savez ce que vous pouvez et voulez faire. Je déconseille cependant formellement aux phobiques administratifs de devenir freelance, surtout avec des structures lourdes comme des EURL. Prenez dans tous les cas un bon comptable*.

J’espère que mes conseils d’ex-junior en ESN vous auront servi, j’ai essayé d’y mettre tout ce que le moi d’il y a quelques années aurait aimé savoir !

* Cette publicité pour mon comptable est purement gratuite.

Enzo Sandré

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Le Bien Commun

L’IA va t-elle aussi tuer la démocratie ?

Le livre de Laurent Alexandre est semblable au Basilic de Roko, cette expérience de pensée mettant en scène une singularité bienveillante qui torturera tous ceux, même morts, qui n’ont pas aidé à sa venue. Comme le Basilic, l’ouvrage ne vaut pas grand-chose sur le plan logique, cumulant les hommes de paille, les approximations, les études non-sourcées, les prophéties et les arguments d’autorité. Comme le Basilic, l’ouvrage en dit long sur les peurs irrationnelles suscitées par l’IA, principalement au sein de l’élite cognitive, prétendument vaccinée contre l’obscurantisme par la rigueur scientifique. Enfin, comme le Basilic, l’ouvrage trouve son intérêt dans son contenu politique, presque métaphysique, à condition de le lire d’un œil dépassionné, capable d’extraire les avertissements pour notre temps, de la science-fiction omniprésente.

Le Dr Alexandre maîtrise bien son style habituel : faire peur pour susciter une réaction du public, puis des politiques à travers eux. Cette fois, le maire de Meaux, Jean-François Copé joue le rôle du politicien, plus mesuré, qui sait que la politique est l’art de louvoyer, non celui de renverser la table. Il adoucit l’alarmisme de la première partie, avec une idée derrière la tête : dompter la peur que suscite Laurent Alexandre pour annoncer un sauveur : l’Union Européenne. L’argumentation ne manque pas de contradictions et donne une impression de récupération politicienne. S’il pointe avec justesse le manque d’une vision à long terme incarnée dans un personnage fort et légitime, c’est pour mieux se réfugier chez les Commissaires Européens. La démocratie n’attendra pas l’IA pour mourir.

La conclusion partagée par les deux auteurs retient notre attention : c’est au politique de décider en matière de choix technologiques, à condition d’en posséder la capacité. Seules les puissances décident de leur avenir. Les auteurs ont raison de dire que le refus de tout progrès technique est intenable : nous serions vite colonisés et mis sous le joug de puissances plus avancées, qui nous imposeraient les technologies que nous refusions.

La France fait mine de vivre dans d’éternelles années 50, quand dans la Silicon Valley, le mouvement NRx envisage sérieusement une techno-dictature mécanique et barbare. Une classe cyborg dirigerait une armée d’esclaves biologiques sous l’œil d’une IA bienveillante. De son côté la Chine accole 1984 au Petit Livre Rouge, en créant un système de notation automatique des citoyens, conditionnant l’accès au logement, aux études, etc. Si nous perdons notre puissance, gage de notre indépendance, voici les Charybde et Scylla qui nous attendent.

Le livre cosigné par Laurent Alexandre et Jean-François Copé est loin de manquer d’intérêt, à condition de le prendre pour ce qu’il est : un pamphlet alarmiste, un coup de pied au derrière, destiné à sortir la France de sa torpeur, de sa non-puissance postchrétienne, de ses bons sentiments baveux et de son embourgeoisement sénile. Malgré son titre très mal choisi et ses deux parties assez inégales, il n’en reste pas moins une bonne lecture pour sensibiliser le public aux liens entre technologie, puissance et politique.

Enzo Sandré

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Délit d’initié : le PDG d’Intel a vendu ses parts le 29 novembre

Tempête mondiale dans le monde numérique : Intel, géant mondial des microprocesseurs vient d’annoncer la découverte et la correction d’une faille présente depuis plus de 10 ans dans ses produits. 5 à 30% de réduction des performances sont annoncés après application du correctif.

Cette affaire est sans doute connue depuis des mois chez Intel, à en juger par l’étrange transaction réalisée le 29 novembre par son PDG, Brian Krzanich. Le dirigeant a vendu l’intégralité de ses Stock-Options, ne gardant que le strict minimum. Coïncidence ou délit d’initié ? La presse française n’a pas encore évoqué l’affaire.

Enzo Sandré


Pour plus de détails, nous vous proposons un article du site The Motley Fool, traduit par nos soins.

Le PDG d’Intel vient de vendre beaucoup d’actions

Ces transactions ne sont pas à prendre à la légère.

Le 29 novembre, Brian Krzanich, le PDG du géant des puces Intel (NASDAQ:INTC), a déclaré plusieurs transactions sur des actions Intel dans un Formulaire 4 déposé auprès de la SEC (Securities and Exchange Commission).

La plupart des transactions impliquaient l’exercice par Krzanich de stock-options, qui lui permettaient d’acheter des actions Intel à des prix nettement inférieurs à ceux du cours à l’heure actuelle, et leur revente immédiate sur le marché.

Il n’y a en soi rien de mal, ou même d’inhabituel, dans de telles transactions. Les dirigeants d’entreprise, et même certains employés, reçoivent souvent soit des stock-options et / ou des unités d’actions restreintes (UAR) dans le cadre de leurs régimes de rémunération, et les bénéficiaires de cette rémunération voudront tôt ou tard les convertir en liquidités.

En effet, comme expliqué ici, la vente faite par des initiés n’est pas toujours de nature à susciter l’inquiétude.

Toutefois, deux des transactions déclarées par Krzanich dans le formulaire 4 me semblent plus importantes que les exercices de stock-options ordinaires et les ventes subséquentes d’actions. Regardons de plus près.

Krzanich garde le strict minimum

Les statuts d’Intel imposent aux dirigeants et aux membres du conseil d’administration de détenir un certain nombre de titres de propriété à partir du moment où ils travaillent pour l’entreprise depuis cinq ans. Voici les montants basés sur le rang au sein de l’entreprise :

PDG 250,000
Directeur exécutif et président 150,000
Directeur financier 125,000
Vice-président exécutif 100,000
Vice-président senior 65,000
Vice-président administration 35,000
Autres vice-présidents et hauts responsables 5,000-10,000

Krzanich ayant été nommé PDG d’Intel en mai 2013, il devrait avoir 250 000 actions d’ici mai 2018, soit dans environ cinq mois. Il est donc intéressant de noter qu’avant de faire l’une des transactions qu’il a déclarées dans son dernier formulaire 4, il détenait 495 743 actions.

Après les exercices d’options et les ventes subséquentes (qui ont laissé sa position inchangée à 495 743 actions), Krzanich a ensuite réalisé deux autres transactions : une vente de 242 830 actions et une vente de 2 913 actions, chacune s’étant faite au prix moyen de 44,555 $.

Suite à ces deux transactions, Krzanich détient exactement 250 000 actions – soit le strict minimum qu’il doit détenir en tant que PDG.

Qu’est-ce que cela signifie ?

Krzanich a peut-être vendu ces 245 743 actions évaluées à près de 11 millions de dollars au moment des transactions pour payer une nouvelle maison ou acheter une œuvre d’art rare. Cependant, cette explication est trop simple et assez vague, notamment à la lumière de la grande manne qu’il a reçue lorsqu’il a exercé et vendu toutes ces options d’achat d’actions.

Au lieu de cela, étant donné que Krzanich semble avoir vendu toutes les actions qu’il pouvait sauf celles que les statuts d’Intel l’obligent à détenir, j’ai l’impression qu’il n’a pas une grande confiance dans le potentiel des actions Intel. Il est peut-être en cela influencé par un point de vue tiède (voire même négatif) des perspectives commerciales de l’entreprise à court et à moyen-terme.

Après tout, si on se souvient que le directeur financier d’Intel, Robert Swan, aurait déclaré dans une note rapportée par The Oregonian que la société a pour objectif d’augmenter sa capitalisation boursière à 300 milliards de dollars (avec des actions à plus de 60 dollars) d’ici 2021, n’aurait-il pas été plus sage pour Krzanich de garder ces actions, en collectant environ un quart de million de dollars par an en versements de dividendes, jusqu’à ce que chacune rapporte 16 dollars de plus, pour une valeur additionnelle de près de 4 millions de dollars ?

En effet, si on prend en compte l’affirmation qu’il a faite en février selon laquelle le marché potentiel d’Intel devrait atteindre les 220 milliards de dollars d’ici 2021, il semble étrange que Krzanich choisisse de ne garder que les actions que le règlement d’Intel lui impose.

Source : https://www.fool.com/investing/2017/12/19/intels-ceo-just-sold-a-lot-of-stock.aspx

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AF2000

Vers la fin (de la neutralité) d’Internet ?

Le 14 décembre 2017, la FCC[i] a officiellement mis fin à la neutralité du net. Hurlements du côté des « défenseurs des libertés » pro-neutralité, cris de joie du côté des « défenseurs des libertés » anti-neutralité. Cette décision n’est pourtant qu’un symptôme : la toile craque sous le poids des géants du web.

Le postier libre dans le monde libre

Revenons aux origines : Internet était un petit réseau reliant des utilisateurs de taille comparable, souvent à la fois clients[ii] et serveurs[iii]. Le réseau est conçu pour dissocier complètement la couche physique (transmission des informations) du transport (adressage, routage) et de l’information transmise. Pour prendre une image, n’importe quel colis bien adressé peut aller n’importe où en passant par un nombre indéterminé de bureaux de poste, qui communiquent entre eux comme bon leur semble (avion, barque, etc.). Implicitement, le postier n’avait pas le droit de discriminer le colis selon son origine, sa destination, son poids ou son contenu, par exemple en forçant les gros colis à prendre le bateau. Cette neutralité de fait d’Internet a permis son essor face aux réseaux concurrents.

Mon postier est surchargé

La neutralité de principe n’existait pas avant 2004, car elle allait de soi dans un réseau décentralisé. Quand la FCC adopte une déclaration sur la neutralité du net, il s’agissait déjà de sauver ce principe dans un réseau en cours de centralisation.

Les états, renseignement et justice en tête, ne pouvaient pas laisser cette immense cour de récréation sans surveillance. Avènement des pandémies informatiques, expansion du crime ou du simple délit contre le droit d’auteur : Internet devait être surveillé et censuré au besoin. Même les plus grands défenseurs de l’Internet Libre n’ont rien vu à redire. Certains hypocrites craignent une censure extra-légale par les opérateurs privés avec la fin de la neutralité. N’est-ce pas déjà le cas ? L’affaire Stormfront évoquée dans nos colonnes n’est pas autre chose, au nom de la lutte contre les discours de haine. Que dire des réseaux sociaux, véritables sous-réseaux d’Internet, qui censurent à tour de bras ?

Les nouveaux usages d’Internet ont polarisé le réseau : une multitude d’utilisateurs ne fournissant aucune ressource consommant des plateformes toujours plus fréquentées. Pour relier plusieurs villages autonomes, un réseau de petites routes fonctionne très bien. Autour d’une grande ville, vous devrez créer des autoroutes, des ponts, des métros. Internet fonctionne de la même manière. La polarisation crée de la centralisation, qui crée des coûts d’infrastructure.

L’infrastructure d’Internet est gérée par des transiteurs, dont les FAI[iv]. Ils doivent dimensionner la taille des tuyaux au volume qui y circule. Avec la neutralité du net, ils n’ont pas le droit de ralentir ou bloquer un flux sur la base de son contenu, de sa source ou de sa destination. Les transiteurs se voient obligés d’accepter le tout-venant et de dimensionner leurs infrastructures en conséquence. La neutralité du net a un effet pervers : elle permet un chantage des plateformes envers les transiteurs. Un exemple : YouTube est très apprécié des utilisateurs, qui se plaignent auprès de leur FAI à la moindre lenteur (« je paie pour ça »). Le FAI fait pression sur le transiteur pour augmenter la taille du tuyau le reliant à YouTube. Le transiteur doit réaliser des investissements assez lourds auquel YouTube refuse de participer, arguant que le tuyau bâti pour lui est neutre, donc théoriquement utile à tous. Les abonnements à la carte étant interdits par la neutralité du net, le coût est globalement répercuté sur l’utilisateur final.

Internet : une ressource

La fin de la neutralité du net va coûter cher aux plateformes comme YouTube ou Netflix, obligées de partager la facture de transit avec les utilisateurs qui les regardent. Pour la France, ce sera la seule conséquence de cette décision américaine, à moins que les autorités européennes ne décident d’en finir elles aussi avec la neutralité du net.

La fin de la neutralité est un symptôme de l’internet-marché : un portail de services à la carte. 5€/mois pour YouTube, 10€ pour Google, ne laissant pas de place en dehors des géants prêts à payer pour y figurer. L’utilisateur possèdera un simple terminal, sorte de smartphone verrouillé où l’on ajoute des applications.

L’avenir d’Internet est sombre, mais il est tout à fait probable qu’un autre réseau le remplace dans les années à venir. Il devra éviter les trois écueils qui tuent Internet : régulation des géants qui déstabilisent physiquement le réseau (GAFA, mais aussi FAI obèses), chiffrement intégral des échanges pour éviter les intermédiaires trop curieux et atténuation de la dichotomie client/serveur (P2P, réseau distribué).

La liberté du réseau a un prix, incompatible avec sa centralisation.

[i] Federal Communications Commission, l’autorité régulatrice des télécoms aux USA.

[ii] Le client demande une ressource sur le réseau

[iii] Le serveur fournit une ressource à la demande

[iv] Fournisseurs d’accès à Internet

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La guerre des intelligences – recension

Le Dr Alexandre vient de publier un livre afin d’alerter la France endormie du danger de l’Intelligence Artificielle (IA). A l’heure où la Chine et les USA colonisent numériquement le monde, la France a-t-elle encore une chance de peser ? Si oui, faut-il obligatoirement signer un pacte faustien avec la Machine ? C’est à cette réflexion terrifiante mais passionnante que nous invite Laurent Alexandre.

Repenser l’intelligence

La thèse centrale du livre est la nouvelle définition de l’intelligence dans la société  l’information. Les gigantesques masses de données nécessaires à quiconque prétend peser dans le monde d’aujourd’hui ne peuvent déjà plus être traitées par le cerveau humain seul. L’homme a besoin de béquilles algorithmiques pour s’y retrouver. L’intelligence de demain sera en réalité un « coefficient de complémentarité avec l’IA », afin que cette dernière reste un outil et ne devienne pas la maîtresse.

La France part désavantagée de la course au QI, déjà sprintée sans aucune barrière éthique par la Chine. Sans même parler d’eugénisme ou de transhumanisme, débats esquivés depuis des années dans l’Hexagone, nous traînons un vieux boulet : l’école à la française. Tiraillée entre le pédagogisme imbécile et une volonté rétrograde de retour aux Hussards Noirs, elle peine à former les élites de demain.

Les horreurs de la démocratie

Le trait extrêmement noir de la seconde partie du livre (2035-2060) laisse un sentiment de frustration : Laurent Alexandre explique à quel point la logique égalitariste, progressiste et démocratique, incontournable en France depuis 1789, nous happe dans les engrenages terrifiants du transhumanisme.

Comme pour la GPA aujourd’hui, les barrières éthiques de notre civilisation seront contournées à l’étranger. Les plus riches auront accès aux techniques d’amélioration du QI et aux augmentations physiques dans les 50 ans. Dans une France jalouse d’égalité, le différentiel entre les « augmentés » et les autres paraîtra insupportable dans l’opinion. Les augmentations prises en charge par la sécurité sociale seront la dernière promesse électorale à la mode.

Le scénario glacial du jeu Deus Ex : Human Revolution n’est pas loin, avec son cortège d’esclaves s’aliénant pour être employables et autres démiurges augmentés à l’extrême.

Futurologie et science-fiction

La troisième partie du livre (2060-2080) ambitionne d’éclairer des scénarios possibles. Sans doute le livre aurait-il pu s’achever ici. L’auteur relaie des scénarios déjà explorés : la Fondation d’Asimov, le Meilleur des Mondes d’Huxley, Computer God de Black Sabbath, Matrix ou bien Gattacca. Autant s’abreuver directement à la source.

L’évocation de ces scénarios par un influenceur comme Alexandre a tout de même son intérêt : il alerte sur leur possibilité, même marginale et invite à déterminer l’avenir de notre civilisation. Ellul l’avait écrit avant de mourir : dérouler le fil de la Technique en s’interdisant toute interrogation est périlleux car d’autres récupéreront le pouvoir de décider à notre place : milliardaires « philanthropes », dictateurs « éclairés » ou simplement l’opinion aveugle du troupeau. Entamons une réflexion technocritique donc politique. Comme le dit l’auteur pour conclure son ouvrage : « Nous aurons l’IA que nous méritons ».

Enzo Sandré

Cet article est une recension du livre de Laurent Alexandre. Le format papier impose la concision, peu aisée pour traiter d’une œuvre aussi riche. Un article plus long, au format blog et au ton plus personnel reprendra point à point mes critiques.

Laurent Alexandre, La Guerre des intelligences
Intelligence Artificielle versus Intelligence Humaine

JC Lattès, 04/10/2017 20,90€

EAN : 9782709660846
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Les « alternet » sont-ils viables ?

S’estimant privés de leur liberté d’expression, les groupes d’alt-right américains s’organisent face à la censure des géants de la Silicon Valley, très marqués à gauche. Posséder son propre serveur n’est aujourd’hui plus suffisant : les entreprises gérant l’infrastructure d’Internet n’hésitent pas à filtrer jusque dans les couches les plus basses du net : déconnexion de serveurs, retrait de noms de domaine, etc. Stormfront et The Daily Stormer, deux sites d’information de l’alt-right ont eu leur domaine retiré. Le site d’écoute musicale Spotify, le site de rencontre OkCupid et Paypal bannissent les prétendus « nazis » hors du web. Facebook et AirBnb ont supprimé les comptes liés à la manifestation de Charlottesville. Des centaines de comptes Facebook et Twitter sont suspendus chaque jour, y compris en France.

Pour l’instant, la censure extra-judiciaire ne concerne que les terroristes et « la haine », réelle ou soupçonnée. Les hypocrites défenseurs de la neutralité du net peuvent donc encore faire semblant de croire que cette dernière, morte depuis des années, existe toujours.

Une réussite très élitiste

Le réseau social Gab , fer de lance de la contestation, a proclamé le 10 août dernier la naissance de la « Free Speech Tech Alliance ». Cette alliance de professionnels doit permettre à terme la création d’un véritable « Alternet » : une partie d’Internet débarrassée de la Silicon Valley et de sa censure morale. Sur le papier, le projet sonne bien, mais sa viabilité est questionnable.

D’autres ont essayé avant eux, la réputation sulfureuse en moins. Depuis les années 90 les groupes crypto-anarchistes combattent l’Internet centralisé qui a accouché des fameux GAFA. Leur credo ? Les méthodes de chiffrement utilisées massivement doivent permettre la protection des échanges. Si vous envoyez un message chiffré, ce message est suspect pour d’éventuels attaquants, qui tenteront de le déchiffrer. Si vous chiffrez tout jusqu’à votre liste de courses, le volume de données sera trop important pour être traité.

Le succès de ces activistes est mitigé, malgré leur présence très importante dans le monde du logiciel libre. C’est une réussite technique très élitiste : l’essor des crypto-monnaies, des réseaux cachés, des darknets et des blockchains le prouve. Leurs seules réussites « grand public » sont la généralisation du protocole web chiffré HTTPS (car largement soutenu par la banque et le e-commerce) et la généralisation de messageries instantanées supportant le chiffrement de manière limitée (Telegram, Messenger …)

Difficile de réformer internet

Le projet de la Free Speech Tech Alliance est plus ambitieux. Une poignée de militants peut parfaitement communiquer à l’insu des services de renseignement, Daech et les fameux « hackers russes » de la campagne américaine l’ont prouvé. Pour toucher un public plus large, donc bien moins formé, il faut des outils plus conviviaux, ayant une certaine masse critique pour se faire connaître, mais surtout contrôlant toutes les couches du réseau.

Les réseaux informatiques fonctionnent comme un empilement de couches techniques (modèle OSI). La plus basse est la liaison physique, le signal électrique, lumineux, radio qui permet d’acheminer les données. La plus haute est constituée des programmes utilisant le réseau. Chaque couche est en principe indépendante des autres : on peut faire passer la même information par différents chemins sur le réseau, utilisant diverses technologies (fibre, ADSL, 4G) sans que cela change quoi que ce soit à l’arrivée.

Celui qui contrôle les couches les plus basses peut toujours censurer les couches au-dessus. Coupez le câble réseau, l’application la plus performante tombe. Un site Internet, un service de noms de domaine (DNS) se situent tous sur la dernière couche du réseau. Les géants du net contrôlent les couches inférieures : ils peuvent censurer à volonté.

Si l’alt-right a pour ambition de créer son propre safe-space sur Internet, elle devra bâtir toute une infrastructure. Elle doit donc posséder à minima : ses hébergeurs[1], ses bureaux d’enregistrement de noms de domaine[2], ses autorités de certification[3], ses fournisseurs d’accès à Internet[4] et ses transiteurs de contenu[5]. Tous ces acteurs doivent être utilisés par une certaine masse de sites lambda afin d’être indispensables à la vie d’Internet et ne pas se faire censurer. S’ils ne sont utilisés que par l’alt-right, ils seront rapidement mis au ban d’Internet. Chacun de ces acteurs nécessite des millions de dollars d’investissements, plusieurs années de dissimulation et des centaines de professionnels. L’alt-right a-t-elle les épaules de ses ambitions ?

Je n’ai évoqué ici que les cas des USA. Dans les pays où l’état se mêle de liberté d’expression comme en France, il faut aller bien plus loin, parfois contre la loi ce qui rend toute solution grand public complètement irréaliste. Dans notre pays, l’Internet libre ne sera toujours qu’un fantasme. Sauf changement politique radical, la liberté d’expression ne pourra qu’être le luxe d’une avant-garde de techniciens.

Enzo Sandré

[1] Mettent des machines connectées 24/24 à disposition de clients : sites Internet ou logiciels divers.

[2] Permettent de retrouver une ressource à partir d’un nom simple à retenir : enzosandre.fr par exemple

[3] Délivrent des certificats permettant de s’assurer qu’un contenu est bien émis par qui de droit

[4] Connectent les particuliers au réseau Internet, ils sont la première ligne de la censure.

[5] Les « plombiers » du net : ils connectent tous les acteurs ci-dessus entre eux via de vastes réseaux régionaux

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Le vice-amiral Coustillière se fiche des backdoors

La nomination du vice-amiral Coustillière comme DGSI[1] du MINDEF est mal passée auprès de certains experts français de la cybersécurité. En cause : une déclaration datant d’un an dans laquelle le gradé déclare que les principales failles de sécurité ne viennent pas des portes dérobées[2] introduites dans les logiciels de Microsoft et qu’il « se fout de ce débat ».

Au-delà de son manque de subtilité, l’Amiral n’a peut-être pas tort. Dans le cadre de l’OTAN, nos systèmes militaires n’ont en théorie rien à craindre des américains, nos « amis ». Il est même plus utile que tous les pays alliés travaillent sur une base logicielle commune.

Si la souveraineté de la France intéresse tant les experts de la cybersécurité française, qu’ils demandent d’abord la sortie de l’OTAN, ils n’en seront que moins hypocrites.

Enzo Sandré

[1] Directeur général des systèmes d’information

[2] Failles de sécurité intentionnellement introduites par l’éditeur du logiciel, notamment sur demande de services de renseignement (NSA, CIA …)

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Emprisonnons les mauvais développeurs

 Dans toute profession, on peut voir le travailleur de deux manières. Soit on le considère comme un ouvrier, simple paire de bras reliée au cerveau de son chef. Soit on le considère comme un artisan, humain constitué d’un encéphale fonctionnel relié à une paire de bras.

Ce débat peut paraître lointain, mais quand on pose cette question à propos d’une profession qui dirige le monde, elle prend une gravité certaine. La condamnation vendredi 25 août du développeur James Liang, à 40 mois de prison et 200 000€ d’amende pour son rôle dans l’affaire Volkswagen le montre.

Soit on considère le développeur comme un exécutant, donc irresponsable de ce que son donneur d’ordre lui demande.

Soit on le considère comme un artisan, responsable de ses actes et des effets des monstres qu’il créé.

Préférez-vous confier votre pacemaker, votre voiture autonome et votre centrale nucléaire à des professionnels du développement ou à des esclaves du capital ? Les premiers obéissent à des règles de l’art ainsi qu’à une éthique. Les seconds obéissent aveuglément à leur chef, qui n’y connaît rien et ne jure que par la rentabilité.

La conséquence directe de ce choix est le droit ou non des développeurs à se diriger eux-mêmes. Un ouvrier n’a aucune compétence propre, il est une paire de bras. Il n’a pas de devoirs, donc pas de droits non plus. Son rôle social est au mieux celui d’un syndiqué se battant pour des conditions de travail décentes.

Un artisan est un professionnel qui a le devoir de produire un travail bon et utile à la société, il doit donc exiger des droits allant dans ce sens. Le premier est celui d’être protégé par des normes que nul ne peut ignorer : les règles de l’art. Le second est celui d’être jugé en première instance par ses pairs, sur la base desdites normes. Le troisième est celui d’être défendu et conseillé par les maîtres de sa profession, y compris face à son donneur d’ordres lorsque l’éthique professionnelle est en jeu.

Si notre ami James Liang avait eu un corps de métier pour le défendre face aux exigences frauduleuses de ses supérieurs, aurait-il accepté de trafiquer les véhicules ? Isolé, le lanceur d’alertes risque le licenciement, la ruine et la prison. Les règles de l’art opposables protègent le professionnel, elles ne sont pas un carcan. Le but premier d’un corps de métier est la diffusion de celles-ci afin que nul ne puisse les ignorer.

Une société qui interdit les ordres professionnels n’a pas le droit de se plaindre des méfaits de travailleurs toxiques. Au pire malhonnêtes, au mieux sans défense face aux exigences de leur hiérarchie, ils sont la conséquence de la recherche du profit à tout prix. Les premiers doivent être jetés en prison, les seconds doivent être défendus et accompagnés.

Derrière la question de la responsabilité des travailleurs devant leurs actes, deux visions de la société s’opposent : la première bâillonne l’éthique au nom de la rentabilité, pavant la voix à une véritable voyoucratie du capital. La seconde jugule les pratiques néfastes au nom de l’éthique et du bien commun. Avènement de corporations servant le bien commun, ou triomphe du Capital. Aucune autre alternative n’existe.

Enzo Sandré

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Google au secours des obèses de l’Internet

QUIC, SPDY et maintenant BBR. Les initiatives de Google sont louables, mais vaines.

Pour prendre une image : C’est comme agrandir les portes pour laisser passer les obèses. Quand ils auront encore grossi ils ne passeront plus. De plus l’agrandissement des portes n’apporte rien aux gens bien-portants et peut même en inciter certains à se laisser aller puisqu’il est aussi facile de vivre obèse que sain.

La seule solution pérenne capable de sauver la neutralité du net et Internet en général, c’est de dégraisser.
Non, une page web de 1Mo n’est pas normale. En comparaison, les œuvres complètes de Shakespeare pèsent 100 fois moins !
Même une vue Google Maps ne dépasse pas 500ko.

Mais pour ça encore faudrait-il que les développeurs web se forment à ne plus être des porcs. Il faudrait d’abord qu’ils aient conscience d’être d’ignobles saligauds, ce qui pose la question de créer un label de qualité, voire de réglementer l’accès à la profession pour les pires d’entre eux.

Salopez le serveur avec votre code bancal c’est vous qui payez, mais ne refilez pas votre chtouille au client. Si votre site ne peut pas être chargé en moins de deux secondes par la mamie du Cantal sur son ADSL (1Mb/s) c’est de la merde. Point, fin du débat.

Les administrateurs réseau se cassent le cul depuis 20 ans à accélérer le web. La seule réponse des devs web a été d’alourdir encore les pages. C’est comme si les constructeurs automobiles avaient profité de la sobriété en carburant des nouveaux moteurs pour créer des bagnoles à 24 cylindres.Très responsable comme comportement.

Je n’épargne pas les graphistes, qui ont pris tellement de drogues ces dernières années qu’une page doit à minima avoir 3 carrousels et 2 images en 4K et 18 feuilles de style pour être considérée comme belle. Même Pieter Bruegel faisait moins chargé que vos bouses.

Lussato avait averti dans les années 80 : soit l’informatique s’amende, s’allège et privilégie les microsystèmes décentralisés, soit elle crèvera de sa centralisation et de son obésité, devenant le jouet exclusif de quelques multinationales. Et ce sera bien fait.

Enzo Sandré