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Travaux

Le Cercle Proudhon

Le contexte

Les courants

L’Action Française

Mouvement royaliste. L’AF était alors à son apogée, juste avant la boucherie de 1914. La guerre allant ensuite saigner l’AF en décimant les Camelots. La seconde génération d’AF commençait à remplacer la première à cette époque.

Dès 1902 l’AF s’intéresse à la question ouvrière. Bainville est le principal moteur de cette tendance.

Le syndicalisme révolutionnaire

Courant théorisé par Georges Sorel mais pensé au sein de la CGT. A existé de 1895 à 1914. Socialisme radical, reprenant l’idée marxiste disant que « L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Anti-étatistes, antiparlementaristes, antidémocrates.

Mis en pratique par le parti Baas à ses débuts (années 60), c’est le seul exemple historique à grande échelle.

Analyse comparative des courants

  Nationalisme intégral Syndicalisme révolutionnaire
Théoricien Charles Maurras Georges Sorel
Mouvement d’origine L’Action Française La CGT
Création 1898 1895
Mouvements principaux actuels -L’Action Française (CRAF&RN)
-Le GAR, en partie
-La NAR, en partie
-Courant CSR de la CGT (ultra-minoritaire)
-SUD s’en réclame-La CNT
Influencé par De Maistre, Saint Thomas, Aristote, Platon, Comte, Dante Marx, Proudhon, Bergson
Antiparlementariste Oui Oui
Décentralisateur Oui Oui
Anti-bourgeois Oui Oui
Contre-révolutionnaire Oui Non
Forme de l’état Monarchie traditionnelle, héréditaire, antiparlementaire, décentralisée Autogestion, anarchie
Progressiste Non Non
Traditionnel Oui Oui
Doctrine sociale Corporatisme Syndicalisme
Mythes Coup de force, Instauration monarchique Grève générale
Racisme Non Non
Antisémitisme Antisémitisme d’état Antisémitisme non-biologique
Cadre politique Nationalisme Fédéralisme

 

L’AF est contre l’étatisme et l’individualisme, le syndicalisme révolutionnaire contre l’anarchisme et les guesdisme. Les deux mouvements sont des 3éme voies dans leur branche.
Berth va plus loin, qualifiant l’esprit d’AF d’apollinien et l’esprit Syndicaliste Révolutionnaire de dionysien, devant se rapprocher pour créer un nouvel âge d’or.

Toujours est-il que les deux mouvements ont pu s’entendre à plusieurs reprises pour tenter un dépassement dialectique de la société bourgeoise.

Les protagonistes

L’idée du Cercle Proudhon vient d’Henri Lagrange, 17 ans à l’époque.

8 fondateurs, mais seulement 2 syndicalistes, Marius Riquier et Edouard Berth. Toute la logistique, ainsi que le gros des troupes, fut fournie par l’AF.

Georges Valois (1878-1945)

Débuts (1878-1897)

Né Alfred-Georges Gressent. Famille ouvrière et paysanne. Son père meurt accidentellement 3 ans après sa naissance, sa mère, couturière, le fait élever par sa grand-mère, remariée à un républicain libre-penseur.

Part à Singapour à 17 ans pour voir du pays. Il se lance dans le commerce en Asie. C’est la découverte d’un livre de Jean Richepin qui fait de lui un anarchiste.

Anarchiste (1897-1900)

Il rentre en France en 1897 et fréquente les milieux anarchistes. Il rencontre pour la première fois Sorel en 1898 qui chasse en lui toute tendance démocrate.

Syndicaliste révolutionnaire (1900-1905)

En 1900 il fait son service militaire. L’anarchiste se trouve enchanté par l’armée, l’ordre et la discipline. Il part en préceptorat en Russie de 1901 à 1903. Il y rencontre une alsacienne, Margueritte Schouler, qu’il épouse. Il devient violemment antisémite à son contact.

Nietzschéen et autoritariste (1905-1906)

Il reste syndicaliste mais ses idées se sont nettement infléchies à droite. En 1905 il écrira : « Qui veut la vie doit accepter le travail, qui veut le travail doit accepter la contrainte, et par conséquent le chef ». Il dit dans le même temps devoir à Nietzsche sa libération.
Il renie Sorel : « le socialiste est l’homme paresseux, jaloux, envieux, orgueilleux. C’est un homme qui aime la richesse et les jouissances de la vie, mais ne veut pas faire l’effort pour les obtenir »

Il justifie l’autorité par la science, Quinton notamment. Il est antidarwiniste et pense que la perfection de la nature était au début et que tout Progrès ne peut que nuire. Il théorise l’Homme au fouet, celui qui contraint ses semblables à se mettre au travail. Il voit celui-ci comme civilisateur et créateur. Pour lui la société n’a pas à suivre les lois naturelles mais à bâtir contre vents et marées.

Catholique et monarchiste social (1906-1925)

Il rencontre Maurras en 1906, le courant passe aussitôt. Il devient immédiatement catholique et monarchiste. Il garde néanmoins l’idée de réconcilier la classe ouvrière avec l’Ordre et l’Autorité. Il reconnaît l’existence des classes sociales, mais veut les dépasser.

Sa première tentative de rapprochement avec les syndicalistes prend la forme d’une « Enquête sur la monarchie et la classe ouvrière ». Premier échec : peu de personnalités répondent. La plupart des réponses sont bien contre la monarchie et la république bourgeoise, mais très peu vont dans le sens de la monarchie.

Il fut chef de section du XIVème arrondissement.

Edouard Berth (1875-1939)

Plus fidèle disciple de Sorel, il fut aussi son ami et son plus clair interprète. Syndicaliste révolutionnaire et grand passionné de l’Antiquité. Non-progressiste, antiparlementaire et anti-bourgeois.

Marius Riquier ( ?- ?)

Personnage assez peu documenté, anarchiste devenu syndicaliste révolutionnaire. A collaboré à diverses revues de 1903 à 1914 puis aucune trace. Peut-être mort à la guerre.

Henri Lagrange (1893-1915)

Secrétaire général des étudiants d’AF à 19 ans, il se fait remarquer à 16 ans pour un article dans la Revue critique des idées et des livres. En 1911 il gifle et insulte Armand Fallières. Il sera exclu de l’AF pour activisme en 1914, après avoir préparé un coup d’état. Mort au front.

Gilbert Maire (1887-1958)

Bergsonien dès ses 16 ans, il rejoindra Maurras tout en rejetant en bloc tout antisémitisme, même d’état. Proche de Valois, Bacconnier et Rivain. Collaborateur de la Revue critique des idées et des livres.

René de Marans ( ? – 1925)

L’une des plumes majeures de l’AF au début du XXème. Entré en 1904 à l’AF.
A combattu le Sillon de Sangnier. Passionné d’histoire et des questions sociales. Il avait commencé à écrire des compléments à l’Histoire de France de Bainville.

André Pascalon ( ? – ?)

Aucune information trouvée, royaliste d’AF

Albert Vincent ( ? – ?)

Instituteur républicain fédéraliste, adhère à l’AF pendant l’expérience du Cercle Proudhon.

Pierre Galland ( ? – ?)

Pas un fondateur, il est arrivé plus tard dans le cercle.

Spécialiste de Proudhon à l’AF.

Maurice Mayrel ( ? – ?)

Pas un fondateur, il est arrivé plus tard dans le cercle.

Ancien de la SFIO, converti au royalisme.

Pierre Gilbert Crabos (1884-1914)

Pas un fondateur, il est arrivé plus tard dans le cercle.

Jeune maurassien de stricte obédience. Un des principaux animateurs de la Revue critique des idées et des livres. Pilier de l’école néo-classique. Mort à la tête de sa section en 1914.

La Cité Française

En 1910, la Cité Française, revue rassemblant Sorel et Valois, se créé. Sorel est très réticent à publier avec des royalistes, ne partageant pas le goût pour le combat politicien de l’AF et se souciant du « qu’en dira-t-on ». Sorel a peur d’être marginalisé à gauche.

Pour vaincre les réticences de Sorel, l’AF lui laisse la direction de la revue. Sorel arrêtera la revue pour diverses raisons avant la sortie du premier numéro. La principale est le souci de conserver son aura chez les socialistes.

La Cité Française est avortée, mais servira de prototype au Cercle Proudhon.

Le Cercle

Tout commence en 1911, un an après l’échec de la Cité Française. L’idée initiale vient du jeune Camelot Henri Lagrange, 17 ans à l’époque.

17 novembre 1911 : Première réunion

L’idée était au départ un cercle monarchiste de réflexion sur les questions sociales. Il s’est ensuite élargi aux « antidémocrates de gauche ». La Cité Française était un organe de réunion. Le Cercle Proudhon est une création d’AF destinée à faire le pont avec les syndicalistes. La forme n’est pas la même car l’AF a appris de l’échec de la Cité Française et se méfie de Sorel.

16 décembre 1912 : Première réunion publique

Le maître d’œuvre du Cercle sera Georges Valois, aidé d’Henri Lagrange. L’expérience durera jusqu’en juillet 1914, 1 mois avant la guerre.

Le Cercle ne fut pas un vif succès, environ une vingtaine de personnes en moyenne à chaque réunion. 40 personnes au total estimées. Selon Géraud Poumarède, 2/3 de royalistes.
Berth, Lagrange et Valois sont toujours présents aux réunions.

Bernanos y a participé.
Toutes les classes sociales sont représentées. Majorité de trentenaires, la « Seconde génération de l’AF »

Proudhon

Royalistes comme syndicalistes se sont rassemblés autour de la figure de Proudhon, estimant qu’il fut « le parfait français ». Pour autant, ni les syndicalistes, ni les royalistes ne voyaient Proudhon comme l’un des leurs, on peut
citer Maurras, d’une remarquable clarté :

Berth devint plus pessimiste après l’expérience du Cercle, considérant que les nombreuses périodes de Proudhon permettent sa récupération par n’importe qui. Il estime que l’AF n’a pas compris Proudhon. Or, son texte publié dans les cahiers fut salué par les monarchistes. Peut-être qu’en réalité le seul Proudhonien fut Proudhon et nul autre. Il n’en reste pas moins un personnage extrêmement intéressant, Gaulois dans toutes ses contradictions disait Berth. « Proudhon est catholique comme peut l’être un paysan Gaulois »

Proudhon ne comptait bien sûr pas que des partisans. Maurras voyait en lui un « père Chaos », un « pandémonium », utilisable seulement par lambeaux.

Les cahiers

4 cahiers parus, 6 si l’on compte des doubles éditions.

Janvier 1912 : Premier cahier

Juillet 1914 : Dernier cahier

9 collaborateurs principaux :

  • Edouard Berth
  • Pierre Galland
  • Henri Lagrange
  • Gilbert Maire
  • Maurice Mayrel
  • René de Marans
  • Georges Valois
  • Albert Vicent
  • Pierre Gilbert Crabos

Je conseille la lecture des cahiers, terriblement bien écrits et limpides. Peu de doctrine, beaucoup de digressions sur Proudhon et Sorel. Les cahiers sont plus un bon moment de littérature politique qu’un véritable travail dialectique.

Les Méfaits des Intellectuels

Véritable conclusion des cahiers, écrite en 1914 par Edouard Berth. Collection d’idées remarquables liées par un fil de trame qui est la chasse aux idées abstraites.

  • La division du monde entre la campagne paysanne, naturellement indépendante et anarchiste et la ville, lieu de concentration des marchands, des intellectuels et des politiciens
  • Critique du trio échange-concept-état, comme fondamentalement bourgeois.
  • Critique de l’intellectualisme abstrait, « L’Intelligence, cette courtisane née, a besoin pour être forte de s’appuyer, telle la femme, au bras de l’homme, sur un pouvoir viril : l’Epée »
  • Exaltation des valeurs guerrières, incarnées par le prolétaire
  • Comparaison de Sorel et Maurras, respectivement à Dionysos et Apollon, le Sublime et le Beau, ayant besoin l’un de l’autre pour ne pas sombrer dans la folie.
  • Fustigation des intellectuels, ennemis de la liberté, des valeurs viriles, voulant tout féminiser et tout régenter, au nom de Vérités unes et indivisibles, d’idéologies totalitaires.

Thèses émises sur le Cercle Proudhon

Le Cercle Proudhon, une révolution conservatrice à la française ?

Thèse de Pierre de Brague.

Rapprochement intéressant des deux mouvements. Les deux sont indéfinissables, assez brouillons, mais foisonnants. Les deux refusent la démocratie, le parlementarisme. La grande différence est l’esprit : La révolution conservatrice allemande est un produit du romantisme, alors que le Cercle Proudhon et plus largement le dialogue entre syndicalistes et monarchistes tient d’un esprit purement français, appelé ici Proudhonien.

Les constats sont similaires, mais les solutions proposées sont bien propres aux deux peuples. L’appellation de « révolution conservatrice française » peut être juste si l’on met bien l’accent sur tout ce que change le mot « française ».

C’est à mon sens quelque chose de glissant.

Le Cercle Proudhon, un préfascisme ?

Thèse de Zeev Sternhell, reprise par BHL. Elle se base sur la phrase de Valois lorsqu’il fonda le Faisceau : « Nationalisme + Socialisme = Fascisme ».

Les arguments de Sternhell sont les suivants :

  • Le Cercle Proudhon efface le fossé (cordon sanitaire dirions-nous aujourd’hui » qui existe entre nationalisme et socialisme.
  • Le Cercle Proudhon est le dernier organe de discussion gauche/droite avant 1914
  • Georges Valois est ensuite devenu le fondateur du Faisceau (Sternhell occulte tout son parcours entre 1914 et 1925, pourtant déterminant dans son fascisme)

Il en conclut à la thèse peu sérieuse d’un préfascisme. Il oublie les différences majeures existant entre le Cercle Proudhon et le fascisme. La question de l’état est la plus contrastée.

E&R est-il l’héritier du Cercle Proudhon ?

Si E&R est l’héritier du Cercle Proudhon, alors Le Christ Cosmique est Jésus ressuscité.

Plus sérieusement, E&R n’a rien à voir avec le Cercle Proudhon :

  • On ne peut pas comparer un cercle de discussion politique avec un rassemblement de tout et n’importe quoi.
  • Au Cercle Proudhon, chacun était représentant d’un courant. Le dialogue entre courants avait pour but de dépasser la société bourgeoise. A E&R, il n’y a que Soral, transcourant lui-même, mais certainement pas dans une optique de dialogue. Quant au dépassement de la civilisation bourgeoise …
  • Le Cercle Proudhon n’a jamais souhaité descendre dans « l’arène politicienne », ce qu’E&R a fait.
  • Où est Proudhon dans E&R ? C’est plus Ali bin Proudhon

Autopsie du Cercle

Raisons de la mort

La majorité des républicains venus discuter, sont devenus monarchistes. De l’extérieur le CP a fini par ressembler à un cercle royaliste.
Idem pour le catholicisme, de nombreuses conversions, religieuses ou bien seulement philosophiques.

Aucun mouvement n’est venu discuter. Seuls des transfuges ou des messagers.
Sorel s’est toujours tenu en retrait, ce dès la Cité Française. « J’ai reçu une lettre de Valois qui m’annonce qu’il vous invite à déjeuner pour dimanche ; vous y rencontrerez quelques-uns de ses amis ; il m’a invité aussi, mais je crois qu’il est prudent que je n’y aille pas […] Vous n’êtes pas dans les mêmes conditions que moi et vous avez plus de liberté d’allure ; pour moi, je suis obligé de me surveiller beaucoup pour que mes théories ne puissent pas être écartées par une fin de non-recevoir »

Evolution des principaux protagonistes

Georges Valois

… pro-entrepreneuriat et pour la lutte des classes (1921-1925)

Après l’expérience du Cercle Proudhon, la pensée de Valois va évoluer encore une fois. Il va reconnaître la nécessité de la lutte des classes, tout en restant à l’AF. Il va dans le même temps produire une théorie par ailleurs non dénuée d’intérêt sur le rôle d’une bourgeoisie « domptée » par la monarchie : celle d’une classe entrepreneuriale non-financière.

Fasciste Technophile et pour la technocratie (1925-1928)

En 1925 il rompt avec l’AF, qu’il juge archaïque, pour fonder le Faisceau, expérience d’un mouvement fasciste qui durera 3 ans. Il le fera ensuite exploser car il le juge « trop réactionnaire ».
Pendant ces années son côté scientiste et technophile se renforce : il théorise le règne de la classe des techniciens, situés entre le bourgeois et le prolétaire. Pour lui le technicien doit faire travailler le prolétaire et à terme remplacer le bourgeois par une élite technicienne.

Sorélien corporatiste (1928-1934)

Une fois le faisceau détruit, Valois fonde le Parti Républicain Syndicaliste.

Distributionniste proche de la SFIO (1935-1945)

Georges Valois termine sa vie à Bergen-Belsen après être entré en résistance. Il avait sans succès voulu entrer à la SFIO. Idéologiquement il s’était rapproché du distributionnisme de Chesterton.

Edouard Berth

En 1917 il s’enthousiasme de la révolution bolchevique avant d’en constater les dérives. De 1920 à 1935 il est adhérent du PCF, avant de revenir au syndicalisme révolutionnaire ensuite.

Il écrit suite au Cercle Proudhon les Méfaits des Intellectuels, parfait complément aux cahiers.

Il écrira ensuite nombre de textes très intéressants, critiquant l’AF d’après-guerre ainsi que les idées de Maurras, avec une subtilité et une justesse rare.

Suites

Le Cercle Proudhon n’a eu aucune suite, l’expérience s’est arrêtée là, principalement à cause de la Guerre. Depuis, personne (sauf bien sûr Alain Soral), n’a tenté de réunir les syndicalistes et le monarchistes. Vu l’évolution « antifasciste » de ceux-ci, je doute qu’un nouveau Cercle Proudhon soit possible.

Il existe pourtant à gauche, des gens enclins à la discussion si l’on sait leur parler. Les écologistes (les vrais !), décroissants, anti-progressistes et autres marxiens-elluliens feraient de bons interlocuteurs, non pour un rapprochement, l’erreur du Cercle Proudhon a été, selon moi, l’orgueil vouloir avoir raison au détriment du dialogue (chaque chose en son temps, notre force est d’avoir raison, mais pas au détriment d’alliances fructueuses). L’alliance qui pourrait être faite serait une alliance de nécessité, sans chercher à convaincre l’autre de la justesse de nos analyses en premier lieu, mais plutôt en créant des synergies entre courants. Il ne faut pas non plus tomber dans l’intellectualisme, bien-sûr.

Conclusion : Et si l’intérêt du Cercle Proudhon se trouvait dans les remous de son sillage ?

Une fois le Cercle Proudhon dissout, chacun est reparti enrichi de l’expérience. Berth est devenu quasi-monarchiste, Valois, très sorélien. Ces deux personnages et leurs mentors respectifs vont continuer à évoluer, chacun avec un parcours atypique.

Lagrange aurait pu être également un de ces grands esprits, il en avait l’étoffe, mais la guerre l’a emporté. Les autres participants, a l’exception de Bernanos, furent en réalité assez effacés pendant le Cercle et assez mineurs ensuite, par rapport aux deux monstres, Berth et Valois.

Si l’on ne prend que le Cercle Proudhon, l’expérience fut un échec, si Valois avait une volonté de dialogue sincère, la force d’attraction de l’AF allait mettre à mal son idée de départ. Sorel aussi, sans doute, très méfiant envers l’AF et Maurras.

Nous n’aurons pas le temps de parler de la rupture de Valois avec l’AF, ni de la volée de bois vert de Berth à l’AF. Elles sont pourtant éminemment intéressantes pour nous, tant la plupart ont visé juste. Elles pourraient nous permettre de ne pas reproduire les erreurs du Cercle Proudhon si l’expérience venait à être renouvelée. Enfin, elles ont l’intérêt non négligeable d’offrir deux points de vue différents mais assez précis sur « l’AF de Maurras », soit l’entre-deux-guerres.

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Le corporatisme

Introduction

Avant que le libéralisme ne nous apporte le bonheur sur terre© (sous conditions), les Hommes s’organisaient selon leur métier. Comment se sont organisés ces corps de métiers en France ? Quels étaient les rapports avec le pouvoir ? Ce texte a pour ambition d’éclairer un peu le fonctionnement, les principes et l’histoire du corporatisme, trop souvent sujet à de mauvaises interprétations.

Ce texte n’a pas été écrit par un spécialiste de la question mais par une personne souhaitant s’informer et en savoir plus. Il n’a pas la même qualité qu’un document universitaire et ne détaille pas toutes les nuances de la question.

Table des matières

Introduction. I

Corporatisme. 1

Historique. 1

Le corporatisme du Moyen-Âge à Colbert. 1

De Colbert à la Révolution. 2

La théorisation. 3

Le néo-corporatisme. 3

Aujourd’hui ?. 3

Corporations. 4

Types de corporations. 4

Prérogatives. 5

Hiérarchie corporative. 5

Métiers représentés. 6

Critiques. 7

Le point de vue de l’Eglise. 7

Critiques physiocrates et libérales. 8

Le monopole des jurandes est un frein à la libre-concurrence. 8

La limitation du nombre de maîtres s’oppose au droit de travailler. 8

La corporation se substitue au marché en fixant les prix et les salaires. 8

Les règles de l’Art sont un frein à l’innovation. 9

Critiques marxistes. 9

La corporation est une collaboration entre patronat et ouvriers. 9

Les corps de métiers divisent les travailleurs en branches et les empêchent de se penser en tant que classe   10

La corporation est un repli sur soi et ne vise pas à l’universel 10

Critiques gauchistes et idiocrates. 10

Tous les régimes ayant porté un projet corporatiste n’étaient pas des démocraties. 10

Les corps de métiers étaient sexistes. 10

Problématiques à résoudre. 11

Est-il pertinent de bâtir un système corporatif sans état fort ?. 11

Quelle place pour la grande entreprise ?. 11

Quelle place pour le quaternaire ?. 11

Le corporatisme est-il compatible avec les enjeux environnementaux actuels ?. 11

Conclusion. 11

Corporatisme

Sa définition stricte est d’être : « le contrôle sans soumission de la propriété privée par l’état, garant du bien commun »

En pratique, mis à part ce tronc commun, il y a autant de corporatismes que de pays. Le corporatisme allemand ne sera pas le même que le corporatisme français par exemple. Des disparités peuvent même exister au sein des nations.

Il faut trois choses afin de créer un système corporatif :

  • Un contrôle sans soumission de la propriété privée par l’état.
  • Une possibilité d’association des individus en corps réglementés les représentant.
  • Un état garant du bien commun, nécessaire, comme nous le verrons, afin que le corporatisme ne finisse pas en pugilat.

Le système corporatif n’implique pas forcément la corporation telle que nous la connaissons. Elle fut historiquement son expression. Le corporatisme s’est toujours réinventé selon les époques.

Historique

Il n’y a pas réellement de date de naissance du corporatisme. Il est aussi vieux que la monarchie. Pie XI l’a défini comme suit dans l’encyclique Quadragesimo Anno:

« De même, en effet, que ceux que rapprochent des relations de voisinage en viennent à constituer des cités, ainsi la nature incline les membres d’un même métier ou d’une même profession, quelle qu’elle soit, à créer des groupements corporatifs, si bien que beaucoup considèrent de tels groupements comme des organes sinon essentiels, du moins naturels dans la société. »

On distingue, pour la France quatre périodes : le proto-corporatisme d’héritage Celte et Romain (qui n’est pas notre propos), le corporatisme du Moyen-Âge et de l’Ancien Régime, le néo-corporatisme pétainiste et enfin l’époque actuelle.

L’histoire du corporatisme en France se passe presque entièrement au Moyen-Âge. L’époque postrévolutionnaire a toujours cherché à retrouver une sorte de pureté corporative originelle, sans jamais retrouver la perfection qu’eurent les corps de métiers sous l’Ancien Régime.

Le corporatisme du Moyen-Âge à Colbert

La première période commence au XIème avec la formation des premier corps de métiers réglés. Il faudra attendre le XIIIème pour que le corporatisme reçoive ses lettres de noblesse du pouvoir royal sous Louis IX.

Cette période fut relativement tumultueuse, les corporations furent interdites par Philippe le Bel, qui les voyait comme de dangereux lobbys. Le féodalisme et l’entêtement des gens de métier étant ce qu’il fut, l’ordonnance d’interdiction resta lettre morte pendant 3 ans, jusqu’à son retrait.

Les métiers se constituèrent à cette période en s’inscrivant dans le système féodal : le métier réglé était un métier dont les membres obéissaient à un règlement ayant force de loi dans une zone banale donnée. Le seigneur local était juge en dernière instance pour ce qui concernait les règles du métier.

Tous les métiers à exercice libre furent appelés « métiers libres » à cette époque.

Saint Louis fut le premier roi à réaliser l’intérêt du système corporatif pour la France. Il créa les jurandes, des corporations ayant pour particularité de ne plus dépendre que du roi et possédant un monopole national. Afin d’encadrer et de concilier les belliqueux artisans parisiens, il nomma Etienne Boileau prévôt des marchands, poste créé afin de réguler le commerce dans la capitale, puis plus tard dans la France.

Les quatre siècles qui suivent restèrent tumultueux malgré l’aval royal. Les corporations, surtout les jurandes, mirent du temps à être acceptées dans beaucoup de régions. La faute aux féodaux mais aussi parfois à la résistance de certaines oligarchies locales qui s’étaient constituées.

Petit à petit les corporations se sont délitées. Entre corporations, des guerres destructrices et fratricides eurent lieu. Certaines furent d’un ridicule achevé, comme la guerre entre Poulaillers, Volaillers et Rôtisseurs autour de la table des bourgeois. Le pouvoir, encore très féodal, fut impuissant à calmer quoi que ce soit. Il y eut parfois des morts.

A l’intérieur des corporations, de plus en plus d’affrontements entre maîtres et compagnons finirent par mener à l’éclosion de véritables « syndicats ouvriers » avant l’heure. Les compagnons revendiquaient plus de pouvoir au sein des corps de métiers, ainsi que l’augmentation des salaires. La concurrence effrénée crée par l’affrontement entre corporations servit de prétexte à la baisse des salaires. De plus les maîtres ont dans beaucoup de corporations, organisé un système népotiste où un fils de maître a priorité pour reprendre une affaire. Les affrontements entre maîtres et compagnons ont souvent abouti à des incendies, des lynchages et des pillages. Les nombreuses ordonnances royales n’ont jamais réussi à calmer la fureur des compagnons.

De Colbert à la Révolution

Seul le génie de Colbert, homme d’état accompli, put calmer la révolte généralisée.

Il interdit, et fit réprimer physiquement, les associations de maîtres ou compagnons seuls. Il réforma les corporations afin d’y intégrer plus de dialogue social et cassa les népotismes. Il permit aux manufactures et aux artisans de vivre en bonne entente ce qui engendra une hausse significative de la qualité des produits, désormais réputés dans toute l’Europe. Enfin, Colbert réconcilia maîtres et compagnons au sein de corporations régénérées. Afin d’éviter des guerres fratricides entre métiers proches, Colbert fusionna certaines professions, créant des « corps fédérés », constitués de collèges représentant les métiers d’une branche. Colbert avait sauvé le corporatisme, en agissant comme un véritable homme d’état.

Lorsque l’on parle de corporations dans les milieux contre-révolutionnaires, c’est souvent de cet âge d’or que l’on parle et non des débuts explosifs du corporatisme médiéval. Hélas les physiocrates et la Révolution allaient venir mettre fin à cette organisation. Il fallait tuer toute entrave au Marché, même si cette « entrave » fut le système qui propulsa la France au rang de première puissance mondiale de l’époque.

Dès 1750, Quesnay critiqua les corporations et prôna la libre circulation des biens et des personnes. Il appuyait ses propos sur le ras-le-bol vis-à-vis du système douanier incompréhensible hérité du système féodal. Lorsque son acolyte, Turgot, devint ministre, il tenta d’interdire les corporations. Cette première tentative se solda par la Guerre des Farines, qui coûta son poste à Turgot.

Seule la Révolution, par le décret d’Allarde et la loi Le Chapelier put mettre fin au système corporatif. La Convention a spolié au passage les 12 milliards de trésorerie des jurandes. La suite est la révolution industrielle et le triomphe du libéralisme le plus sauvage. Le terme « corporation » fut créé à l’occasion de l’interdiction de celles-ci. Il vient de l’anglais.

La théorisation

Le corporatisme était-il mort ? Pas tout à fait. Dès 1855, Le Play le redécouvrit, dans son énorme volume : Ouvriers européens. Études sur les travaux, la vie domestique et la condition morale des populations ouvrières de l’Europe. Ses travaux allaient servir de matière à des hommes comme Albert De Mun (Discours de 1888 à 1904) ou René de la Tour du Pin (Vers un ordre social chrétien, 1882 – 1907). Le mouvement catholique social incluait, tout à fait naturellement, le corporatisme dans ses revendications. Le pape Léon XIII en parlera dans son encyclique Rerum Novarum en ces termes :

« Le dernier siècle a détruit, sans rien leur substituer, les corporations anciennes qui étaient pour eux (hommes des classes inférieures) une protection. Les sentiments religieux du passé ont disparu des lois et des institutions publiques et ainsi, peu à peu, les travailleurs isolés et sans défense se sont vu, avec le temps, livrés à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d’une concurrence effrénée»

Plus tard, sur l’inspiration des catholiques sociaux, des mouvements politiques se sont saisis du sujet.

  • Les syndicalistes Jaunes de Biétry. Ce mouvement n’a pas produit d’ouvrage sur le sujet mais reprenait certaines thèses des catholiques sociaux.
  • Edouard Berth et certains syndicalistes révolutionnaires. Lors de l’expérience du Cercle Proudhon, leur doctrine s’est enrichie de certains éléments corporatistes. On retrouve les conclusions de cette expérience dans Les Cahiers du Cercle Proudhon (1911)
  • L’Action Française par Firmin Bacconnier, qui a porté, et porte encore aujourd’hui, la doctrine corporatiste dans ses gènes. Bacconnier a publié son ouvrage le plus abouti sur le sujet Régime Corporatif en 1933. Maurras incluait le corporatisme dans le chapitre sur la Politique Naturelle de Mes idées politiques (1937).

Le néo-corporatisme

Cette renaissance théorique du corporatisme a eu un impact dans la sphère politique. Le fascisme naissant s’est emparé du sujet, le remaniant à son goût. Ainsi est né le néo-corporatisme, fusion de l’idée fasciste d’état et du corporatisme colbertiste (même si adapté aux spécificités de chaque pays). Le néo-corporatisme diffère du corporatisme par la soumission, plus ou moins prononcée, des corps de métiers et des entreprises, à l’état. Chez Pétain, les corps de métier sont relativement libres, autant qu’ils peuvent l’être en temps de guerre.

Le néo-corporatisme n’est qu’une émulsion, il n’est pas stable et finit historiquement par se décanter. Comme le dit bien Alain Cotta, économiste :

« Le corporatisme et le fascisme ne vont de pair que d’un point de vue historique. Ils sont profondément antagonistes. […] En fait le corporatisme pour vivre réellement et pour durer, a besoin de la mort du fascisme – et l’obtiendra d’ailleurs. Les fascistes sont morts. Mais pas le corporatisme, au contraire. »

Aujourd’hui ?

Le corporatisme est loin d’être mort. Depuis la Révolution, la France cherche à en retrouver l’esprit, sans pouvoir le nommer. L’état jacobin et libéral le repousse périodiquement, sans jamais parvenir à le tuer. L’esprit de corps est très présent dans la mentalité du travailleur français. Même les syndicats, d’idéologie marxiste, ont dû composer avec cette réalité bien ancrée.

Il est intéressant de noter qu’en France, l’affrontement entre l’idéologie libérale et l’idéologie marxiste, a mené à un ordre social mouvant, mais ressemblant étrangement par certains points à l’ancien système des corps de métiers. La division entre syndicats et patronat est une réalité mourante, n’existant plus que dans le monde de la grande entreprise, alors que les PME se regroupent dans divers groupes de discussion.

Les syndicats, commençons par eux : ils sont, en France, découpés en sections géographiques, mais également par branche. Métallurgie, Transports … Les solidarités ouvrières en temps de grève, plutôt que de se faire avec les autres branches des mêmes syndicats, se font avec les autres syndicats présents dans la branche ! Lutte des classes, vraiment ?

Un second exemple est celui des caisses de sécurité sociale : toutes les exceptions au régime général sont des caisses réservées à une profession, ou à un groupe de professions. Etrange pour des « acquis sociaux, résultant d’une lutte d’origine marxiste ».

Les conventions collectives sont sans doute aujourd’hui ce qui se rapproche le plus d’une réglementation corporatiste. Imparfaite, certes : le salarié est rattaché à la convention de son entreprise et non, comme par le passé, aux règles du métier qu’il effectue réellement, mais l’esprit y est.

Certaines professions réglementées sont organisées dans des structures partageant des traits avec les anciennes corporations. L’ordre des médecins ou la CNPMEM des marins-pêcheurs en sont d’excellents exemples : règlements internes, instances juridiques et gestion démocratique.

Enfin, les corporations se retrouvent dans une forme préservée en Alsace-Moselle. La loi y dit :

« Les artisans sont groupés en corporations, libres ou obligatoires, dont la mission première est d’assurer la défense des intérêts professionnels de leurs membres qui dépendent de Chambres de Métiers chargées de représenter les intérêts généraux de l’artisanat. A la différence des syndicats, les corporations représentent à la fois les employeurs et les salariés sur une circonscription déterminée. »

Cette région, de par son histoire spécifique, a su préserver un système corporatif fonctionnel. Il est hélas figé par une république qui souhaiterait bien le voir mourir : seuls les artisans y sont présents et non les manufacturiers et les industriels, comme par le passé.

Corporations

La corporation est, historiquement, la forme d’organisation d’un métier dans le système corporatif français. Ce terme fut officialisé pour la première fois à l’abolition des corps de métiers, afin de désigner ceux-ci. Leurs noms, auparavant, étaient très variables selon les régions.

La définition qui suit ne concerne que les corps de métiers français, tels qu’ils étaient suite à la réforme de Colbert.

La définition générale d’une corporation sous l’Ancien Régime est d’être une association de droit public, ayant une règlementation interne et un pouvoir judiciaire de première instance. Elles rassemblent maîtres, compagnons et apprentis.

Types de corporations

Distinguons tout d’abord trois types de corps de métiers : les jurandes, les corps réglés et les métiers libres. Bien souvent lorsque l’on parle de « corporations » ce sont des jurandes uniquement que l’on parle, occultant les autres. Cet oubli est déplorable, tant la place que les corps réglés occupaient était grande.

Les métiers libres, tout d’abord. Ce sont des métiers pour lesquels aucune corporation n’est obligatoire. Certains métiers peuvent être réglés dans une ville et libres ailleurs. Le fait qu’un métier soit libre n’exclut pas nécessairement la présence d’une corporation réglée le représentant : elle n’est simplement pas obligatoire. En revanche, jurande et métier libre s’excluent. Les métiers libres obéissent aux lois civiles, ils ne peuvent pas avoir de privilèges.

Les corps réglés sont des corporations subordonnées à une autorité territoriale : seigneuriale, cléricale ou bourgeoise. Les corps réglés n’ont pas la personnalité juridique, ils ne peuvent plaider qu’accompagnés d’un échevin, représentant du pouvoir territorial. Ils n’ont pas non plus droit de posséder de biens en propre ou une trésorerie : ils doivent obligatoirement confier leurs fonds à une église ou à une municipalité et leurs biens appartiennent à leur collectivité de rattachement. Ils peuvent en revanche voter et imposer des règles aux maîtres incorporés. Les corps réglés peuvent obtenir des privilèges, locaux ou royaux.

Les jurandes, enfin, sont une création de Louis IX. Elles sont obligatoires à tous les gens du métier qu’elles représentent. Elles sont subordonnées au Roi, ont la personnalité juridique et le droit de posséder des biens et une trésorerie. Les jurandes peuvent posséder un sceau. Elles sont découpées en antennes régionales, puis locales, avec à chaque échelon des règles et une hiérarchie cohérente.

Prérogatives

Historiquement, les corporations d’Anciens Régimes ont eu un certain nombre de prérogatives concernant leur métier et son environnement proche :

  • Règlementation du travail : les corporations avaient, peu ou prou, le même rôle que nos conventions collectives. Elles réglementaient les salaires et tout ce qui trait au cadre de travail. Elles intégraient également des juridictions de première instance, afin de ne pas engorger les tribunaux nationaux.
  • Normalisation de la production : Les règles de qualité et les méthodes de travail étaient définies avec pour but la qualité du produit et le bien-être du travailleur. La corporation avait droit de visite sur le travail des maîtres.
  • Règlements commerciaux : Afin d’éviter toute pratique commerciale déloyale ou nuisant au bien commun, la corporation avait le devoir de réguler et encadrer le commerce, tant du côté des fournisseurs que des clients. La corporation recevait aussi les litiges des clients. Les poids et mesures étaient de sa juridiction, ce qui explique la diversité des unités avant l’avènement des unités scientifiques modernes.
  • Représentation politique du métier : Par sa puissance et sa représentation la corporation avait un réel pouvoir politique. Elle pouvait faire pression tant sur les pouvoirs locaux que sur le roi lui-même.
  • Conservation de la propriété intellectuelle de la branche : Les corporations obligeaient les maîtres à partager leurs découvertes et innovations, ce afin qu’ils profitent au plus grand nombre. Un débutant disposait donc de la somme des connaissances de ses prédécesseurs et ne partait pas de rien.
  • Enseignement et formation : Beaucoup de corporations disposaient de véritables centres de formation des apprentis. Certaines professions fonctionnaient par alternance et les apprentis recevaient la formation théorique parfois très loin de leur maître.

Hiérarchie corporative

Les corporations sont, pour la plupart, constituées hiérarchiquement de la même manière. Quelques corps bourgeois et militaires dérogent à cette règle. En théorie, chaque corporation est libre de définir sa hiérarchie comme elle le souhaite. C’est d’ailleurs le cas pour la direction et l’administration de la corporation, organisée très différemment d’un métier à l’autre. Le schéma commun est d’ordinaire constitué de 3 niveaux : l’apprenti, le compagnon et le maître.

L’apprenti est un jeune, incorporé vers 14 ans le plus souvent. Il est logé et nourri par le maître, chez celui-ci, aux frais de ses parents. La pauvreté ou l’orphelinat permettent de déroger à cette règle : la corporation financera l’apprentissage. Un contrat, annuel et reconductible, lie le maître, l’apprenti et le tuteur légal. Il définit les conditions de travail en fonction de l’âge, de la condition physique et des capacités de l’apprenti. Certaines branches forment leurs apprentis par alternance, dans les écoles de la corporation (horlogers, architectes …). La durée d’apprentissage est en moyenne de 3 ans.

Une fois l’apprenti mûr, il est inscrit sur les registres de la ville comme compagnon, par les jurés de la corporation. Ils peuvent travailler pour gagner leur vie auprès d’un maître, au rythme de contrats d’un an renouvelables. Certaines professions, comme la maçonnerie, font effectuer à leurs compagnons des tours de France, afin de parfaire leur formation par le travail.

Lorsque le compagnon se sent prêt, il va présenter un chef-d’œuvre à un collège de maîtres. Si ce chef d’œuvre est validé, le compagnon devient maître à part entière. Une maîtrise n’est pas révocable, sauf fraude à l’examen. Il peut travailler à son propre compte ou associé à un autre maître. Parfois, la maîtrise n’est pas libre : le nombre d’ateliers est limité dans une zone donnée. Le maître devra racheter un atelier à un retraité contre une rente afin de s’installer. Il pourra en attendant travailler pour le compte d’un autre maître. En cas de faute, le maître peut être puni, jusqu’au bannissement. La mort est possible pour certains métiers « dangereux » : apothicaires, serruriers, notaires, etc…

Les maîtres qui le souhaitent sont amenés à prendre des responsabilités au sein de la corporation. Ces responsabilités sont réparties par élection : les gens du métier élisent leurs représentants. Les corporations sont de petites républiques.

Métiers représentés

La liste qui suit n’est absolument pas exhaustive. Pratiquement toute activité, sous l’Ancien Régime, pouvait être incorporée. Certains métiers, en plus de l’obligation d’incorporation, pouvaient être réservés à un ordre particulier. Ainsi les hautes carrières militaires étaient réservées aux nobles, la théologie aux clercs ou encore l’arbalétrerie au tiers-état.

Les Six Corps

Jurandes, régies par le prévôt des marchands de Paris. Catégorie historique et arbitraire.

Drapiers, épiciers, merciers, pelletiers/fourreurs, orfèvres, bonnetiers.

Plus tard les cabaretiers rejoindront les 6 corps.

Professions banales

Corps dont l’implantation locale est subordonnée à un seigneur : ils sont stratégiques en cas de guerre.

Boulangers, bouchers, maçons, armuriers, peintres, forgerons …
Professions Cléricales et universitaires

Rattachées à l’université. La Thèse remplace le chef d’œuvre.

 

Théologiens, juristes, médecins, libraires …
Corps militaires

Réservés pour la plupart aux nobles.

Maréchaux, chevalerie (incorporée tardivement)…
Professions judiciaires

Toujours des jurandes, rattachées au Parlement de Paris.

Magistrats, avoués, notaires, huissiers, hérauts …
Corps bourgeois

Les villes franches (non rattachées à un seigneur) sont administrées par des corps constitués et sont elles-mêmes de véritables républiques.

Arbalétriers, archers, conseillers …

Le cas des paysans est spécifique. Ils ne sont pas incorporés, comme les professions ci-dessus, mais participent régulièrement à des assemblées villageoises. Ils sont loin d’être sans droits. Sous protection d’un seigneur, parfois du roi directement, les villageois sont parfaitement conscients de leurs droits. Les assemblées villageoises ont un maire élu à leur tête. Ce maire a pour rôle de négocier avec les féodaux et les corporations, au nom des villageois. Les paysans se laissent rarement piétiner, comme l’a montré notre histoire, émaillée de jacqueries.

Critiques

Le corporatisme a ses soutiens et ses détracteurs, le débat est récurrent en France et souvent animé sur ce sujet. Le corporatisme n’est pas mort, savoir le défendre est d’un intérêt crucial.

Le point de vue de l’Église

Avant Humanum Genus de Léon XIII en 1884, l’Église ne parle pas de corporatisme. Sans doute est-ce parce qu’il va de soi dans les sociétés occidentales.

« Nous voulons parler de ces corporations ouvrières destinées à protéger, sous la tutelle de la religion, les intérêts du travail et les mœurs des travailleurs. »

Léon XIII réaffirme le soutien de l’Église au système corporatif dans l’encyclique Rerum Novarum (1891), véritable baptême du catholicisme social. Ce baptême sera confirmé par Pie XI dans l’encyclique Quadragesimo Anno en 1931, qui prolonge et réactualise Rerum Novarum. Pie XI, dans Divini Redemptoris en 1934, réaffirme l’opposition de l’Eglise au communisme et son soutien au corporatisme :

« Nous avons montré comment une saine prospérité doit se baser sur les vrais principes d’un corporatisme sain qui respecte la hiérarchie sociale nécessaire, et comment toutes les corporations doivent s’organiser dans une harmonieuse unité, en s’inspirant du bien commun de la société. La mission principale et la plus authentique du pouvoir civil est précisément de promouvoir efficacement cette harmonie et la coordination de toutes les forces sociales. »

Plus tard, dans les années 50, Pie XII évoquera souvent le corporatisme. Il refuse de reconnaître le syndicalisme comme légitime et invoque, parfois excessivement, des corporations souhaitables mais mortes avec le fascisme. Il fut le dernier pape à parler autant de corporatisme. Jean XXIII et Paul VI n’en parlèrent pas. C’est étonnant pour Paul VI : il fut le bras droit de Pie XII et fut très proche des néo-corporatistes italiens dans sa jeunesse.

Jean-Paul II est bien plus confus sur le sujet. Chez lui ce terme est utilisé à l’anglo-saxonne et désigne tant les sociétés que les groupes professionnels. Pour lui, les syndicats héritent des corporations anciennes, donc de leurs obligations sociales. Centesimus Annus, venu un siècle après Rerum Novarum se positionne dans cet esprit. Le vocabulaire de l’Eglise, ensuite, ne reparlera plus de corporations sans leur adjoindre l’adjectif « anciennes », elles ressortent comme des choses mortes, y compris chez Benoît XVI. François ne s’est encore jamais exprimé sur le sujet.

Critiques physiocrates et libérales

Les libéraux, par leurs ancêtres physiocrates, furent les premiers à critiquer les corporations. Leurs critiques ne furent pas complètement infondées, même si gravement exagérées. De plus, la solution libérale qu’ils prônent est bien pire que le système corporatif, dont les défauts étaient corrigés régulièrement par le pouvoir royal.

Reprenons les critiques des libéraux, point par point.

Le monopole des jurandes est un frein à la libre-concurrence

Le monopole, dans l’ordre corporatif existe dans le but que tout ouvrier, d’une branche et d’un lieu précis, soit soumis aux mêmes règles que ses semblables. Il n’est ni la régulation centralisatrice, qui ne prend pas en compte les spécificités locales, ni la dérégulation totale, qui laisse le travailleur nu face aux moins scrupuleux de ses concurrents.

La libre-concurrence des libéraux est un leurre. Jamais elle n’a existé, jamais elle n’existera, l’humain est ainsi fait. Nous renvoyons le lecteur à d’autres sources pour une critique approfondie. Ce que nous pouvons simplement répondre est que le système corporatif préfère l’honneur du travail et la méritocratie à la libre-concurrence, car il ne voit pas cette dernière comme souhaitable. La libre-concurrence est la liberté du renard libre, dans le poulailler libre.

La limitation du nombre de maîtres s’oppose au droit de travailler

Cette limitation est à voir sous deux angles : celui de l’écologie et celui de la rentabilité du travail.

D’un point de vue écologique, la limitation du nombre d’ateliers, dans un monde où la machine n’était pas encore apparue, permettait de limiter la consommation de ressources et de la répartir sur le territoire. Ainsi, dans l’ancienne France, presque toutes les forêts nationales étaient gérées durablement. Les bûcherons et forestiers étaient garants de la préservation de l’équilibre de ces milieux, tout en permettant une production de bois durable. La vision était à long terme au contraire d’aujourd’hui.

Si le travail était limité, c’était aussi pour garantir au maximum de maîtres possible le « droit de travailler », au sens du droit de vivre de ce travail. L’argument libéral ne vaut pas. La multiplication du nombre de maîtres dans une zone donnée aurait certes tiré les prix vers le bas, mais aurait également diminué le niveau de vie des maîtres les moins concurrentiels. Ils auraient bien eu « droit de travailler », mais n’auraient pu en vivre. Le numerus clausus était infiniment social, en adaptant l’offre à la demande, là où la société libérale pousse à l’inverse par le matraquage publicitaire et la gabegie consumériste.

La corporation se substitue au marché en fixant les prix et les salaires

Comme il a été dit au point précédent, le but de la corporation est de garantir que le travailleur puisse vivre décemment de son labeur.

Les salaires étaient régulés par la corporation, dans le but que le compagnon puisse obtenir une part équitable des bénéfices de l’atelier, capable de faire vivre sa famille. Il était exigé par l’Eglise qu’une famille puisse vivre sur le seul salaire du mari, rendant le travail de l’épouse facultatif.

La régulation des prix suit le même esprit, mais pour le maître cette fois. Un second rôle venait s’ajouter à cette régulation : pour les produits de consommation courante, les prix devaient permettre leur accès au plus grand nombre, quitte à ce que des subventions soient versées afin de garantir à la fois les prix bas et la juste rémunération du maître.

La régulation par le Marché, qu’exigeaient les libéraux, est la destruction des minima salariaux et la dérégulation des prix. La fin des salaires minimaux créa les esclaves de la Révolution Industrielle. La dérégulation des prix fit advenir le règne des spéculateurs et des marchands : la Guerre des Farines et la Révolution en sont les conséquences.

Les règles de l’Art sont un frein à l’innovation

Ce point est sans doute le plus contestable :

D’abord, car toute innovation n’est pas bonne. Des auteurs contemporains ont théorisé ce que les anciens avaient pressenti : la technique n’est pas neutre mais ambivalente. Il appartient de juger chaque innovation en chaussant les lunettes du bien commun plutôt que celles du profit. Les règles de l’Art n’intégraient l’innovation qu’après expérimentation et mûre réflexion sur ses effets.

Ensuite, car dans une société où le bien commun est la boussole, la qualité prime sur la quantité. Ce que faisait un maître était réalisé avec le plus grand soin. Aucun gaspillage n’était toléré, ni dans la fabrication, ni dans la durée de vie. L’innovation, comme processus visant à créer de nouvelles choses, n’était tolérée que si le nouvel objet était une amélioration qualitative évidente, d’un objet comblant un besoin existant. Il était hors de question d’innover dans le seul but de faire du profit.

Enfin, si l’innovation individuelle était plus rare qu’aujourd’hui, le partage des savoirs entre les maîtres permettait à chacun de bénéficier des innovations utiles des autres. L’esprit non concurrentiel, donc apaisé, permettait un échange de savoir, qui rend contestable l’affirmation que l’innovation était freinée par les corporations : elle était tout simplement subordonnée au bien commun.

Critiques marxistes

Lorsque les marxistes sont apparus, ils ont tenté de proposer une alternative au libéralisme. Celle-ci, en raison du Sens de l’Histoire, ne pouvait pas être une régression vers l’ordre corporatif ancien, donc réactionnaire et poussiéreux. Suivent des réponses à leurs principaux arguments.

La corporation est une collaboration entre patronat et ouvriers

Par « patronat », les marxistes entendent les maîtres et par « ouvriers » les compagnons.

Cet argument est facilement réfutable. Les marxistes n’ont visiblement pas compris la nature même de la corporation : elle échappe complètement à leur mode de pensée. S’il est vrai que le maître est le seul à pouvoir posséder le capital, il est différent du patron en au moins deux points :

  • Son contrôle du capital lui vient de sa compétence (maîtrise) et non de l’argent. Un maître peut ouvrir un atelier sans le sou, aidé par ses pairs. Un homme n’aurait jamais pu ouvrir d’atelier sans avoir été reconnu maître par ses pairs. La maîtrise ne peut s’acheter.
  • Un maître doit pratiquer le métier réellement afin de posséder un atelier. Il lui est interdit d’être un simple rentier.

De même, la définition de l’ouvrier et celle du compagnon sont radicalement différentes. Un compagnon est un maître en devenir. On reste rarement compagnon, à moins d’incompétence crasse. Le compagnon s’élève dans la hiérarchie corporative par son travail. L’ouvrier ne peut s’élever qu’en devenant à son tour un « possédant » dans le jargon marxiste, donc par l’argent.

La corporation n’est donc absolument pas un système d’exploitation d’une classe par une autre. Le plus humble des apprentis est destiné à devenir maître un jour. L’homme s’élève par son travail et non par l’argent.

Les corps de métiers divisent les travailleurs en branches et les empêchent de se penser en tant que classe

La division en branche permet une véritable démocratie locale, basée sur ce que les gens connaissent le mieux : leur métier. Il est naturel pour les travailleurs de discuter d’abord avec leurs semblables, des sujets qui les concernent.

La « classe ouvrière » est une création de la révolution industrielle, lorsque le découpage de la société fut exécuté entre ploutocrates possédants et travailleurs prolétaires. Les griefs entre branche sont, historiquement, moins destructeurs, que les douloureux affrontements entre ouvriers et patrons. Le Moyen-Âge et l’histoire des corps de métiers avant Colbert le montre.

Il est facile pour une autorité supérieure (état, collectivité) de concilier deux métiers, afin de définir le domaine de chacun. Il est bien plus difficile de s’immiscer au sein d’une corporation, afin de calmer des tensions : cela est vu comme de l’ingérence et provoque bien souvent des réactions allergiques.

La division en branches est à la fois plus naturelle et plus apaisée qu’une division en classes.

La corporation est un repli sur soi et ne vise pas à l’universel

Le système corporatif vise le bien commun. Il n’a historiquement été possible qu’avec une autorité supérieure, absolue et garante du bien commun, qui intervient pour gommer ses excès.

La nation est le cercle communautaire le plus grand qui soit. La doctrine maurassienne détaille ce point. Il est impossible de créer un système corporatif à une échelle plus grande que la nation. Au-delà de la nation il n’y a pas d’intérêt commun cohérent et donc aucun pouvoir légitime pour le représenter.

La seule forme de coopération internationale possible, dans un système corporatif, est l’accord contractuel, entre corps de nations différentes, dans les limites des lois des nations.

Critiques gauchistes et idiocrates

Ces critiques, bien que souvent idiotes (il n’y a pas de question idiotes, seulement des gens idiots), sont souvent présentes dans les débats sur le corporatisme. Il est bon de savoir y répondre succinctement :

Tous les régimes ayant porté un projet corporatiste n’étaient pas des démocraties

Que répondre à ce magnifique sophisme ? Il est vrai que le corporatisme fut porté par les fascismes, au sens large, ainsi que par les monarchies européennes, dites d’Ancien Régime. Cela ne change rien à la validité du projet corporatiste.

Quitte à parler de démocratie, autant parler de démocratie réelle : celle qui n’est possible que lorsque les gens votent sur ce qu’ils connaissent. Les corps de métiers étaient de véritables petites républiques, naturelles et humaines, où chacun, dès lors qu’il avait prouvé sa compétence, pouvait exprimer son avis et voter. Les structures corporatives ont prouvé leur efficacité pour représenter l’intérêt des travailleurs à tous les échelons. Si elles ont pu être abusives, jamais elles ne furent tyranniques.

Rien à voir avec les démocraties bourgeoises qui proposent à des citoyens de voter sur des programmes en 50 points que personne ne lit.

Les corps de métiers étaient sexistes

Cette affirmation est historiquement fausse. Si certains métiers de force, pour des raisons évidentes, n’acceptaient pas les femmes (mineurs, bûcherons …), beaucoup de métiers incorporaient des femmes, même comme maîtresses. Une femme pouvait parfaitement choisir d’exercer un métier différent de son mari, sans que cela soit socialement mal vu.

Si elle choisissait de partager le métier de son mari, la femme prenait son titre (maîtresse par alliance) et touchait une rente de la corporation en cas de décès de celui-ci. Ce qui n’était pas vrai dans l’autre sens.

Problématiques à résoudre

Le corporatisme, nous l’avons dit, est une doctrine en mouvement permanent. Chaque époque a su le redéfinir. Celui qui prône un système corporatif a le devoir de le réactualiser. Ca n’est pas le travail d’un prétendant ou leader quelconque mais bien des travailleurs eux-mêmes.

Aussi vais-je liste quelques points sur lesquels il serait bon de réfléchir en vue de définir ce que pourrait être un système corporatif assumé en France, au XXIème siècle.

Est-il pertinent de bâtir un système corporatif sans état fort ?

Les défauts du corporatisme, laissé à lui-même, font réfléchir sur la pertinence de rebâtir un système social corporatif sans état fort. En effet :

  • Sans état représentant le bien commun, le corporatisme tombe rapidement dans la lutte des métiers et la lutte des classes. Il devient vite pire que l’actuel pis-aller capitaliste. L’histoire le montre, avec ce que furent les corporations au Moyen-Âge.
  • Sans état fort, les corps deviennent rapidement des lobbys très puissants dictant leur volonté par le chantage économique. Si cela peut être intéressant pour faire chanter une république impuissante, il faut au moins veiller à garder le contrôle d’un tel système.

Quelle place pour la grande entreprise ?

L’adaptation du corporatisme au tissu économique actuel est un travail non-encore accompli. Le corporatisme fut adapté aux manufactures par Colbert, aux usines par Vichy mais n’a jamais été réfléchi pour fonctionner avec des transnationales et des holdings.

Quelle place pour le quaternaire ?

Comment intégrer au corporatisme l’employé de bureau ? Sa principale caractéristique n’est pas de produire quelque chose mais d’occuper une place dans une entreprise. Il ne traite que de l’information, pas un objet réel et tangible. Où le classer ? Comment l’incorporer ?

Le corporatisme est-il compatible avec les enjeux environnementaux actuels ?

Le capitalisme libéral nous envoie dans le mur. Le corporatisme peut-il faire mieux ?

Le problème des ressources, de la consommation, du jetable et d’autres seraient à réfléchir en chaussant les lunettes corporatistes.

Conclusion

Le corporatisme et les corporations de métiers n’ont pas toujours été le système bien huilé, vanté par certains partisans trop zélés. Il a accompli un long chemin avant de parvenir à la stabilité et l’efficacité qu’il eut sous Colbert. Les différentes formes qu’il a prises sont aujourd’hui obsolètes, vouloir les ressusciter serait vain et mortel. L’enjeu, désormais, est de bâtir une nouvelle arche corporative, adaptée aux enjeux de notre siècle. Le passé sera bien entendu un guide inestimable, mais il appartient à notre génération, aux forces vives de notre pays, de se saisir de la question. Chacun aura un travail à faire depuis son poste, car ce sont les gens de métier qui en connaissent le mieux les enjeux, afin de réactualiser une idée qui n’est jamais morte.

Les corps de métiers sont terriblement d’actualité à l’heure ou la mondialisation jette au chômage les travailleurs de la nation. Des milliers d’hommes et de femmes avec leurs talents, qui ne servent pas le bien commun et deviennent, malgré eux, des parasites, au seul motif qu’ils ne sont pas rentables.

Le système corporatif est d’actualité, désormais que le marxisme est mort et que le libéralisme est en train de trahir toutes les promesses de paradis terrestre, qu’il avait faites en 1789, montrant alors son vrai visage. De plus en plus de français n’attendent que de pouvoir travailler dans le même esprit que leurs pères : encouragés, protégés et reconnus. Encore aujourd’hui la qualité française est reconnue dans le monde, toujours présente, comme si le regard de ses aïeux était braqué sur l’ouvrier, le poussant à la vertu dans son travail. Le peuple de France n’est pas mort.

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Faille ou porte dérobée : une confusion bien commode

Dans le même temps que Snowden ou l’affaire Gemalto nous révélaient l’emprise de la NSA sur le monde numérique, de nouvelles failles de grande ampleur (Heartbleed, FREAK, POODLE) venaient remettre en cause des briques fondamentales de la cybersécurité.

Porte dérobéeUne faille est, par définition, un vice involontaire de conception. Or dans de nombreuses affaires récentes, il est avéré que la « faille » a été introduite volontairement dans le logiciel incriminé. Cette pratique, porte le nom de « porte dérobée », « backdoor » en anglais. Elle permet à un tiers de contourner les protections d’un logiciel, avec la complicité de l’éditeur.

Une faille peut égratigner une relation de confiance, surtout lorsqu’elle tarde à être corrigée. Elle reste néanmoins une erreur humaine tout à fait normale. Une porte dérobée est bien pire. Elle trahit la malhonnêteté manifeste de l’éditeur, ce qui annihile toute possibilité de confiance, sève de la sécurité. Rien ne prouve qu’une porte dérobée, supprimée avec mille excuses, n’aie pas simplement été cachée ailleurs. D’où l’intérêt pour une entreprise de déclarer comme « faille », toute porte dérobée pas trop flagrante. Une maniére de travestir la malhonnêteté en erreur humaine, ce qui est bien commode.

Les entreprises françaises sont bien peu au fait des dangers des portes dérobées. Elles accordent bien souvent une confiance absolue à des logiciels propriétaires (à « recette » secrète), appartenant à des éditeurs étrangers. Ce qui peut représenter de potentielles fuites de données sensibles vers des pays concurrents.

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Critique de The Code

The Code

Série australienne actuellement en diffusion, The Code base son intrigue sur le thème très porteur du hacking et de la cybercriminalité. Un journaliste et son frère, hacker repenti, enquêtent sur la mort d’une adolescente, liée à un mystérieux camion au chargement top secret. La série tombe, hélas, dans un travers habituel du cinéma : le hacker est présenté comme une sorte de demi-dieu de l’informatique capable de hacker un site top secret en cinq minutes. Rien à voir avec la réalité du hacker, pouvant passer des nuits à la recherche de vulnérabilités le plus souvent inexploitables. La série pèche également en plongeant trop brutalement le spectateur dans l’intrigue, sans aucune introduction.  Dommage car une fois les acteurs en tête, la série est plutôt plaisante à regarder et donne envie de connaître la suite. L’environnement australien dépayse, la réalisation est soignée et les acteurs sont bons.

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Cybersécurité : promouvoir la création française

logo-du-fic-2015Le septième Forum international de la cybersécurité (FIC) vient de se tenir à Lille. Il est à la fois le relais et la sonde de la stratégie française en matière de sécurité des systèmes d’information. Cette manifestation étantétroitement liée à l’État, le discours d’ouverture a porté, sans surprise, sur la lutte contre le “cyberdjihadisme” et le renforcement de la surveillance. Ce discours anxiogène a, hélas, masqué le véritable intérêt du FIC : les dizaines de PME françaises et européennes venues nouer des liens entre elles et présenter leurs innovations. Si beaucoup n’ont fait qu’industrialiser des technologies méconnues venues du monde du logiciel libre, quelques acteurs ont su proposer aux entreprises des services de pointe à forte valeur ajoutée. Trois innovations ont retenu notre attention. La première est signée AriadNext, startup rennaise créatrice d’un service de validation en temps réel de documents officiels (passeports, RIB…). Leur pro-
duit, développé en partenariat avec l’administration, permet une sécurisation des souscriptions et une réduction du nombre de fraudes.

Capgemini tend un piège aux pirates

La deuxième est le système d’authentification de la société GenMSecure. Celle-ci a bâti une application ergonomique, remplaçant à la fois le traditionnel identifiant-mot de passe et les codes de validation par SMS pour toutes les transactions sensibles. Lorsqu’une opération requiert l’autorisation de l’utilisateur, celui-ci la confirme avec son téléphone, de manière sécurisée, par le biais d’un code unique. Citons enfin Capgemini, pour son positionnement sur le marché embryonnaire mais prometteur des honeypots. Un honeypot est un piège destiné aux cyberattaquants : s’il est invisible pour l’utilisateur normal, il attire dans un piège celui qui cherche à déjouer les mesures de sécurité. Quand un attaquant tente de s’introduire dans ce piège, il est automatiquement banni. Ce septième FIC s’est donc montré très positif. Plus d’une centaine d’exposants, des milliers de visiteurs et un secteur inventif.

Si le marché européen n’est rien par rapport au géant américain, le développement d’une expertise “locale” est capital dans une optique d’indépendance stratégique. Laisser les Américains ou toute autre puissance avoir pour clients des entreprises françaises revient à leur offrir l’accès à nos données… Le développement et la préservation d’une expertise française est en ce sens une priorité stratégique majeure.

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Qu’est-ce qu’un développeur ?

Je suis un développeur. Cette phrase est une évidence désormais pour moi-même et mes collègues. Mais en quoi consiste la profession qui se cache derrière ce terme ? Cet article tente une définition du développeur, d’où qu’il vienne et où qu’il soit. Il exclut ceux qui sont passés du côté managérial de la force car ils n’ont plus le même métier.

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Il est évident que le développeur est à classer dans le secteur tertiaire, selon la classification communément admise. Le développeur apporte une solution technique, majoritairement sous forme de code, c’est à dire de donnée (un traitement est une donnée), à partir de matière grise et d’outils informatiques. Son métier n’a aucun lien direct avec le monde des objets physiques. Il ne peut avoir un lien avec celui-ci qu’en contrôlant des objets électromécaniques ne faisant pas partie de son domaine de compétence propre. Il ne travaille que dans le monde du logiciel.

Le travail

Le travail du développeur est en 3 parties, souvent confiées à d’autres acteurs à mesure que les équipes grandissent :

  • Il doit tout d’abord analyser et comprendre un problème. Parfois le problème doit être extrait des pensées confuses d’un non-technicien ce qui n’arrange rien. Heureusement le chef de projet a été inventé pour le dialogue client ! Si l’équipe ne travaille pas avec les méthodes agiles, un cahier des charges est produit puis validé par le client.
  • Le développeur doit ensuite trouver une solution technique à un besoin et la traduire en code. Dans les équipes de taille réduite c’est le développeur qui découpe son travail lui-même. Plus la taille augmente, plus il est cantonné à une partie infime du tout.
    Cette partie est le cœur nucléaire du développement (ou l’usine à gaz, c’est selon), l’analyse et la programmation sont la définition même du métier. Ici le développeur utilise son intelligence pour reproduire sous forme de traitements informatiques le comportement attendu dans les spécifications de la tâche qui lui est attribuée. Il utilise pour cela, des notions théoriques, son expérience mais aussi sa vision des choses et sa manière de penser.
  • La troisième partie est la livraison : la solution technique doit être rendue disponible au client. Cette partie comprend l’installation, la documentation et la démonstration. Dans les équipes de taille supérieure, des personnes sont attribuées spécifiquement à cette tâche. Le débogage éventuel, qui suit cette phase, entre dans la même catégorie que la production technique initiale. Le bug est la conséquence d’une malfaçon (humainement normale ou non).

La formation initiale

La formation d’un développeur est assez hybride, entre une formation d’ingénierie et une formation artisanale. Très souvent, surtout en école privée, le développeur est également formé au management, en vue d’une évolution future vers des postes de ce type. Dès son premier jour de formation, souvent même avant, le futur développeur pratique la programmation. La conception n’est pas encore une préoccupation pour lui mais rapidement, par l’échec pratique et la formation théorique, l’apprenant va commencer à concevoir des systèmes de plus en plus complexes, réutilisables, interopérables et maintenables.

La virtualité du code détermine le mode de formation. C’est parce que coder n’a pas d’autre conséquence sur le monde réel que de consommer de l’énergie, que le développeur peut échouer et recommencer tant qu’il le souhaite, avant de rentrer dans le monde professionnel où son temps devient de l’argent.

Deux grands courants s’affrontent concernant l’instruction des développeurs : l’approche projet et l’approche magistrale.

Pour les tenants de l’approche projet, l’apprenant doit au cours de son cursus, mettre en application ses compétences dans des projets encadrés. Il sera noté à la fois sur ces projets et sur des compétences théoriques dispensées pendant des cours. Cette approche a l’avantage d’harmoniser le niveau technique d’une promotion, mais au prix de la créativité des plus entreprenants.

L’approche magistrale, elle, ne note que sur les compétences théoriques. Elle laisse à la curiosité des apprenants l’apprentissage pratique. Son inconvénient principal est d’avoir en sortie des niveaux assez disparates de compétences pratiques, variant selon la curiosité de chacun. Pour cela, elle se retrouve plus dans les facultés que dans le privé, qui souhaite maintenir une « cote » homogène à son diplôme.

La profession n’exclut pas les autodidactes, bien qu’ils puissent avoir plus de difficultés à entrer et à progresser dans l’univers de la grande entreprise.

La formation continue

La formation d’un développeur n’est jamais terminée. A moins qu’il ne travaille dans le seul entretien d’un existant sénescent (COBOL, vieux mainframes …), le développeur a le devoir de se tenir informé des nouvelles technologies du numérique en général. Le développeur étant souvent technophile (technocritique à minima) cette partie ne lui pose en général aucun problème.

La seconde obligation du développeur est de ne jamais arrêter son entraînement. A l’image des maîtres des anciens Métiers, il doit toujours être en recherche de l’amélioration. Le développeur est un véritable artisan : le seul moyen qu’il possède d’augmenter sa productivité est de s’améliorer lui-même, nulle machine ne peut remplacer l’essence de son métier qui est de concevoir (lorsque ce jour sera venu, il faudra sérieusement s’inquiéter).

Si le développeur doit tendre à la perfection individuelle, la même chose vaut pour l’équipe. La méthode utilisée, en revanche, diffère fondamentalement selon que l’on se trouve dans une petite équipe ou dans une équipe plus grande. Dans une petite équipe, l’amélioration se fera principalement par la discussion et la découverte de synergies entre les membres. Dans une équipe plus grande, il est impensable qu’un développeur connaisse bien tous ses collègues ! L’amélioration des performances devient une question organisationnelle dépendant de la hiérarchie. Elle passe souvent par une division du travail et une standardisation des environnements et méthodes. Le développeur a moins son mot à dire.

Les outils

Pour son travail le développeur utilise un ordinateur. Cela paraît idiot à dire mais mérite d’être dit car cela inclut deux choses : l’ordinateur comme interface physique (clavier, souris, écran(s)) et l’ordinateur comme plateforme logicielle. L’efficacité des deux influe sur la productivité du développeur.

Le développeur accomplit sa mission en utilisant un ou plusieurs langages de programmation. Ils sont traduits en langage machine par un compilateur ou un interpréteur. Très souvent, le développeur entoure cet outil fondamental d’une suite d’autres outils, qui constituent son environnement de développement. Dans les faits, la multitude des options de configuration permet de ne jamais trouver deux développeurs avec exactement le même environnement. Si, pour garantir la cohérence d’une équipe, certains outils doivent être partagés, la majeure partie est entièrement personnalisable. Même dans les équipes massives le développeur ne sera jamais complètement standardisé.

La productivité de l’environnement est un facteur majeur de productivité du développeur. Avec cet environnement il va produire du code de deux types : applications et modules. Les applications sont destinées à un usage précis et sont un agrégat de modules, cimentés par du code. Les modules sont, eux, destinés à être réutilisés dans plusieurs applications, ils peuvent être considérés comme des outils et comme des sous-produits.

Les modules sont un facteur crucial de la productivité d’une équipe de développeurs. Ils permettent de ne pas réinventer la roue à chaque fois, en posant des interfaces simples sur des procédures plus complexes. Ils ont également l’intérêt de factoriser le code : un module crée une fois peut être appelé dans plusieurs parties d’un code. Enfin, ils le remplacement aisé de parties d’un programme, en minimisant les changements à opérer sur le tout.

Rapport au travail et à l’emploi

Le développeur est un employé de bureau, qu’il travaille dans des locaux d’entreprise, chez lui ou bien en nomade. Son rapport à l’emploi est exactement le même que pour un employé de bureau classique et dépend fortement de la structure dans laquelle il choisit de travailler. Le poste et la mentalité d’un développeur change radicalement selon qu’il soit dans une PME ou une grosse structure. Son appréciation de son travail dépend principalement de la taille de l’équipe à laquelle il est intégré.

Un point cependant change fondamentalement par rapport à l’employé de bureau, point qu’il peut partager avec l’ingénieur ou le chercheur : Le rapport du développeur à son travail est essentiellement d’ordre artisanal. Le développeur s’identifie plus volontiers par ce qu’il fait, que par où il le fait. Chez le col blanc « classique » c’est l’entreprise et la position hiérarchique qui identifient la personne. Ce penchant artisanal se retrouve également dans les projets personnels, plus ou moins nombreux et achevés, que le développeur réalise en extra-professionnel, caractéristique que l’on retrouve chez certains artisans.

Un développeur travaillant en grande entreprise a tendance à faire partie d’équipes plus grandes, tenant souvent plus de la chaîne de montage que de l’équipe humaine. Cela n’est pas toujours vrai mais ça change le rapport qu’il peut avoir à son travail : en grande équipe il s’identifie plus par sa position, tel l’employé de bureau, que par ses réalisations. Le développeur qui ne travaille que sur une petite partie d’un tout sans en avoir forcément une vision d’ensemble, aura bien plus de mal à s’y reconnaître.

Le pouvoir

Le développeur est un technicien : c’est-à-dire qu’il est formé à des techniques auquel le commun des mortels ne comprend rien. Il a donc un ascendant sur l’utilisateur final non-technicien. Dans beaucoup de situations, le conseil est une obligation légale. Dans le reste des cas, c’est au développeur en son âme et conscience de décider quel degré de transparence, d’honnêteté et de pédagogie il appliquera.

Le technicien-développeur produit du code. Ce code n’est pas neutre : il impose à l’utilisateur la vision du commanditaire, déformée par le développeur. Lorsque les traitements dans l’entreprise sont entièrement manuels, l’empirisme et le ressenti produisent des méthodes de travail relativement souples, sauf ordres stricts de la direction. Lorsque l’on remplace l’humain par l’ordinateur il se produit une réduction de la créativité. L’ordinateur est aussi créatif que drôle. La créativité d’une équipe humaine est bridée par la rigidité de la machine. Si le développeur à le pouvoir d’assouplir et de rendre ergonomiques ses solutions, jamais il ne pourra s’empêcher d’imposer de la rigidité.

Le code n’est pas non plus sans conséquences économiques. En particulier le code de mauvaise qualité. La gravité économique de la sous-qualité dépend de deux facteurs : la criticité de l’application et l’ampleur des défauts. Le principe de Peter est fondamental lorsqu’il s’agit de manager des développeurs. Un mauvais développeur placé à un endroit stratégique peut couler, ou gravement handicaper, une entreprise. Mieux vaut pas d’outil informatique du tout, qu’un outil qui représente une perte de productivité à un poste donné. D’autant que le développement à un coût non-négligeable.

Conclusion

Le développeur est une sorte d’hybride entre deux tendances : l’artisan-codeur et le salarié du tertiaire. Le poids de chaque tendance varie selon le contexte de travail. Armé d’un ordinateur et de son cerveau, le développeur va, seul ou en équipe, bâtir les briques de la société de l’information, colonne vertébrale de nos sociétés post-industrielles. Tout, aujourd’hui, est informatisé. Si la technique informatique n’est pas neutre en elle-même, les traitements informatiques le sont encore moins car elles sont des œuvres humaines. L’humain derrière chaque application se trouve être un développeur, avec ses compétences, son éthique, sa vision du monde, sa manière de travailler et ses idées. Si ce qu’il réalise est soumis à des contraintes (contractuelles, physiques, informatiques), il joue néanmoins un rôle majeur dans la manière dont se dessine la société de demain, rôle proportionnel à la place qu’occupe l’informatique dans celle-ci.

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Test d’Assassin’s Creed Unity

Moins manichéen que ses prédécesseurs, techniquement réussi mais historiquement passable, le dernier jeu de la série Assassin’s Creed se révèle bien plus intéressant qu’attendu.

Les augures étaient bonnes : ce cher Mélenchon ressorti de son placard pour critiquer un jeu; il ne pouvait pas être si mauvais que ça.Je ne m’attarderais pas sur les bugs, ne les ayant pas expérimentés sur ma machine, ni sur l’optimisation, très variable selon le hardware de chacun.

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Une oeuvre vidéoludique

La première chose qui frappe en se plongeant dans ce jeu est qu’il est beau. Paris est modélisé avec une myriade de détails, à l’échelle 1:1 s’il-vous plaît pour une zone délimitée par les Invalides, le Panthéon, la Bastille et l’ancienne Madeleine. Une ville vivante, même si les dialogues sont parfois un peu illusoires (les gens pensaient à manger, pas à crier « mort au tyran » à chaque coin de rue).Musicalement c’est cohérent et beau, la musique colle aux situations, l’ambiance électrique de la Révolution est parfaitement rendue dans la bande son.

La ville fourmille de quêtes, souterrains, personnages à rencontrer, bâtiments à explorer (premier jeu de cette série avec autant d’intérieurs accessibles).

Les modélisateurs comme les artistes ont fait un excellent travail pour ce jeu.

Un gameplay bien amélioré et plaisant

Assassin’s Creed souffrait de pas mal de défauts dans les opus précédents : la linéarité et la répétitivité du jeu, la course libre peu contrôlable, le manque d’infiltration pour un jeu d’assassins. Visiblement Ubisoft a entendu les plaintes des joueurs et en a pris compte. Le jeu fourmille de quêtes annexes variées et ancrées dans les anecdotes historiques parisiennes. La course libre a été grandement améliorée, si il reste quelques imperfections, le côté simiesque des déplacements a disparu. Le héros ne monte plus n’importe où de manière illogique.

Enfin l’infiltration occupe la place qu’elle aurait toujours du occuper dans un jeu de ce genre. Même si un mode difficile manque avec des ennemis plus réceptifs et réactifs, il n’est désormais plus possible de foncer dans le tas face a des ennemis de même niveau, sous peine de mort.

Le mode coopératif est très intéressant pour peu de jouer avec des amis. La sélection aléatoire tombe souvent sur des joueurs mauvais ou indisciplinés.Le coté RPG Coopératif est intéressant avec de l’équipement permettant de choisir un style de jeu.

Historiquement incorrect

Sur le plan historique, le jeu présente un bilan mitigé, voire désastreux par moments.

Une mission fait par exemple fait la déplorable erreur de dire que les hébertistes furent des « fanatiques royalistes ». Le peuple tient des discours incohérents pour l’époque, se préoccupant plus de grandes idées que du manque de pain. Le jeu laisse penser que l’Ancien Régime était dépourvu de justice (le héros est embastillé pour un meurtre qu’il n’a pas commis, sans aucune forme de procès). La narration n’hésite pas à invoquer le mot « peuple » à toutes les sauces, oubliant les inégalités criantes entre la bourgeoisie (absente du jeu) et le bas-peuple.

Le jeu présente des points positifs néanmoins, la noblesse et le clergé ne sont pas caricaturés outre mesure. Beaucoup de figures de la révolution ont l’image qu’ils méritent, Mirabeau, Robespierre, Bonaparte ou encore le Marquis de Sade, rendu à merveille !Le roi Louis XVI est représenté assez justement. Il est mal préparé au trône, dans une époque impitoyable et mouvementée et cela ressort bien.

La barbarie de la Révolution est omniprésente, que ce soit avec les radicaux violents ou par le biais de scènes comme les massacres de Septembre.

Idéologiquement mitigé

Il ne faut pas se leurrer, ce jeu reste un Assassin’s Creed, avec le message anarchiste que la série propage depuis le début. Le jeu se conclut par un message d’un athéisme déplorable, les missions moralement douteuses sont légion (voler des calices consacrés pour s’infiltrer dans le culte de Baphomet …). Le jeu est néanmoins assez délicat pour ne pas tirer sur l’Église, reconnaissant même qu’elle partageait la misère de ses fidèles.La fin du jeu prend même la forme d’un dialogue entre le Grand Maître des Templier parlant de « progrès inéluctable » et les assassins, prônant le libre arbitre face à un destin imposé d’avance. Serait-ce une représentation du la querelle du libre-arbitre et de la grâce ?La plus grande surprise de ce jeu est qu’il n’est pas frontalement anti-monarchique, même si il fait passer la monarchie comme dépassée par la « Liberté » selon les moments. Louis XVI est bien décrit comme victime d’un procès truqué, ses derniers mots où il espère que « son sang servira à cimenter le bonheur des français » ne sont pas oubliés. Les déclarations des Templiers sont même complètement inespérées : « Lorsque la mitre et la couronne tombent c’est l’or qui détermine qui a le pouvoir ».Les Templiers en eux-mêmes montrent les rouages qui ont amené à la révolution. Durant tout le jeu ils manipulent le peuple, jouent sur les cours du grain, paient des orateurs, incitent au massacre, assassinent les modérés … La Terreur est leur œuvre.

Conclusion

Techniquement c’est une réussite. On peut regretter le manque d’experts historiques sérieux (ils ont travaillé avec seulement 2 référents, dont un niant le génocide vendéen). Idéologiquement on peut trouver des points très positifs, même si Assassin’s Creed nous réchauffe la même soupe libertaire et anarchiste. Impossible de se positionner dans ce conflit autrement que pour la Liberté abstraite. Ce jeu est moins manichéen que ses prédécesseurs mais reste encore assez moyen sur ce plan.

Néanmoins, d’un point de vue personnel, je recommande ce jeu, très plaisant à jouer et moins mauvais que ses prédécesseurs sur bien des points.

Si je devais le noter, ce jeu aurait un 16/20.

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Du transhumanisme

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L’enfer technicien est pourtant pavé des meilleures intentions. On nous promet abondance, bonheur et santé grâce à la machine. C’est tout juste si tel un marabout-de-boîte-aux-lettres l’expert ne nous promet-il pas la chance et la guérison de la calvitie ! Même speech en somme que pour toutes les techniques du passé, le téléphone, le nutritionnisme ou le nucléaire.

Mais c’est oublier les risques – inhérents à toute technique – et l’aliénation de l’homme : le cerveau humain fonctionne de manière chaotique et partiellement rationnelle quand la machine est procédurale et pleinement rationnelle.
Comment le cerveau humain, qui ne vit et ne créée que grâce à sa part d’irrationnel, y survivrait-il ? Vouloir mélanger les deux, c’est ouvrir la boîte de Pandore, c’est créer un hybride viable,  certes, mais à quel prix ! Nous perdrions une grande partie de notre libre arbitre, les décisions revenant à la machine greffée en nous, en fait à l’entreprise qui la vend. Ce que notre corps gagnera, notre esprit le perdra. Notre âme, après avoir été niée par des siècles de nihilisme, sera irrémédiablement dissociée de notre corps. 

Les buts

L’état, ce monstre amorphe devenu le jouet des gardiens du savoir, nous attend au tournant : il ne prendra ni plaisir ni haine à éradiquer notre humanité pour faire de nous les bons soldats du capital. En effet un des buts officieux du transhumanisme est l’augmentation de notre productivité, dont la contrainte majeure est actuellement nos limites physiologiques. La suppression de la chaîne de commandement, le rapport direct entre l’individu et le gouvernant est un autre but officieux. Nul besoin d’intermédiaires, de buts, d’idéaux ou de capos lorsque l’esprit est asservi, contrôlé et surveillé par la machine. Même Orwell n’avait pas été aussi loin, cela le dépassait.

Qui passera le Styx ?

Le nouveau transhumain dépassera l’humain dans toutes ses capacités physiques (voire mentales ?), ce qui est bien plus inquiétant que réjouissant : Ce ne sont pas en effet les grands d’âme qui souhaiteront souiller leur corps et aliéner leur esprit de cette manière.
Les futurs transhumains le deviendront par envie, par contrainte ou par stupidité; Cette lie de l’humanité insatiable de pouvoir que nous ne connaissons que trop dans notre monde bourgeois décadent, ces pauvres hères enchaînés aux contraintes de leur non-existence moderne et ces chèvres confondant être et avoir : voilà les potentiels transhumains.

L’élite errante

Les premiers sont les plus dangereux : nous parlons de gens déjà capables de vendre leur âme au démon pour plus de pouvoir. La sorcellerie est déjà le lot commun de beaucoup de ceux-ci. Le transhumanisme ne les rendrait que plus nuisibles et inamovibles.
Le rêve de tous ces gens est d’être immortels, sur un tas d’or et de cadavres toujours grandissant. Ils n’ont déjà plus d’âme, ils n’ont rien à perdre en accueillant la machine en eux.
Cette engeance sans noblesse ni scrupules est déjà acquise au technicisme et au Malin. La chute viendra par eux. Ils sont déjà au pouvoir; Ils choisissent les orientations de la recherche et de l’industrie.
Leurs langues sont dorées afin de faire passer pour de la charité et de la bonté ce qui n’est que leur soif de pouvoir et d’ascendant sur le bas peuple. Ils feront passer l’homme-machine comme le salut pour les malades et les invalides ; ils feront pleurer dans les chaumières pour mieux vendre nos larmes au prix du fiel.

Les damnés

Les seconds ne changeront jamais, éternels damnés du monde des vivants. Opprimés depuis leur naissance, ils sont incapables de s’affirmer, de se libérer et de se dresser debout sur le tas de ruines qu’est leur vie après une existence de compromis et de soumission.
Ils sont prêts à accepter toutes les horreurs à condition qu’on les y amène progressivement et qu’on leur jette un os insignifiant en échange. En faire des machines ne sera qu’une étape de plus vers la perte de leur humanité.
Ils serviront en soupirant et en pestant, mais serviront tout de même ces maîtres ignobles et laids. Ils iront jusqu’en Enfer si la pente est suffisamment douce et qu’on leur promet le Paradis au bout du chemin.

Les consommateurs béats

Les troisièmes font partie des dégâts collatéraux de la modernité. Je ne pense pas qu’ils valent la peine de s’attarder sur eux, même par charité. Ce sont des zombis, obéissant à la seule musique du joueur de flute médiatique.
Ils sont les hommes réifiés, charmés et fascinés par la technique. Ignorants de tout et passablement heureux par ce fait, ils ne survivraient pas en dehors du monde moderne. Ils ne feront pas qu’accepter leur robotisation, ils courront vers elle pour peu qu’on y appose une marque branchée et un prix prohibitif, fiers de bouffer du surgelé pendant 10 ans pour se payer leur aliénation à prix d’or. Ceux-là en réalité ne sont pas seulement égarés, ils sont déjà au fond du gouffre et ne font que consommer lentement ce qu’il leur reste d’humain.
Vouloir les sauver est certes très noble, mais revient à vouloir vider un lac avec une louche. Tant que la source ne sera pas tarie il en poussera plus qu’il n’en faudrait à notre monde malade.

Les combattants

Qui restera-t-il pour refuser la machine ? Une poignée de Mohicans, ceux qui déjà résistent, moins ceux qui tomberont dans ce combat, quelles qu’en soient les raisons. Accepter de devenir transhumain au prétexte de se mettre au niveau de nos adversaires est une faute impardonnable. Un transhumain est certes puissant mais n’a plus toute sa raison ni toute sa volonté propre. Il est donc le jouet de nos adversaires, créateurs de ces techniques.
Il faudra aussi tâcher de sortir nos contemporains des sables mouvants du progrès. Certains, surtout les plus enracinés, sont lucides, mais n’arrivent pas à poser de mots sur leur ressenti. Il conviendra de les informer des dangers du transhumanisme ainsi que des justifications mensongères que les vipères qui nous gouvernent useront pour persuader les crédules et les ignorants.
Sur ce combat, contrairement à d’autres, une minorité de combattants ne fera pas pencher la balance seule. Il faut le soutien – passif à minima – des masses dormantes.

Un humain qui se robotise fait une opération irréversible, tant sur son corps que sur son esprit et devient perdu à jamais à notre cause au profit de nos adversaires. Il sera contrôlé à degré variable par nos ennemis pour mener leur combat, donc notre perte.
Si la majorité se réifie complètement, nous n’aurons plus qu’à nous coucher par terre en attendant d’être tués ou bien mis en réserve comme Huxley l’avait écrit. Nous ne pourrons plus rien changer, car la foule passive qui permit les basculements passés sera devenue une armée de robots, actifs dans le sens de l’ordre en place.

Ce qui nous placera dans un dilemme insoluble : se déshumaniser en croyant être efficace et se fondre dans la masse, ou bien mourir en cage au milieu des robots.

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Protéger ses données, tout numérique ou retour à l’analogique ?

Vous souhaitez envoyer une information sécurisée ?
Envoyez-là par La Poste, en double enveloppe, la seconde à l’envers dans la première.
L’analogique coûte bien trop cher pour pouvoir le surveiller massivement.
Une enveloppe simple protège très mal, il est peu difficile de glisser une caméra dans l’enveloppe en cas de doute (destinataire ou expéditeur fichés par exemple).
Pour un maximum de sécurité, n’hésitez pas à accompagner votre courrier d’un vieux brouillon, rendant même la plus puissante lampe inutile pour un déchiffrage par transparence.

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Soyez old school, c’est tellement minoritaire que ça n’est que peu surveillé.
Pour des fichiers, le mieux reste si vous ne savez pas comment crypter solidement, d’envoyer une bête carte SD par la poste (toujours en double enveloppe).

Ainsi le numérique, encapsulé dans de l’analogique, reste loin des grandes oreilles.

La voix est pas mal non plus. Pour peu que l’on se débarrasse de son téléphone, capable entre autres :
-D’écouter en champ proche
-De géolocaliser la personne (par GPS ou antenne)
-Certains modèles sont suspectés de photographier discrètement
-Les dernières bouses d’Apple enregistrent en plus vos empreintes, me dites pas que c’est juste pour éviter le vol du téléphone

Attention aussi avec les PC, aucune preuve formelle, mais je ne vois pas à quel titre ils ne feraient pas ce qu’ils font dans les téléphones.
En particulier les webcams, n’ayez pas confiance en la LED (mettez un cache). Les micros intégrés à tous les PC portables sont également à redouter. Là pas tellement de solution sinon une ouverture et débranchement (ainsi vous choisissez quand utiliser le micro en en branchant un externe)

Je voudrais terminer avec les OS. Fuyez Windows et Mac OS pour vos activités sensibles. Ils ont ouvert leur code aux gouvernements, pas aux utilisateurs. Cela veut tout dire.
Linux est de plus en plus accessible au grand public et sauf pour les joueurs, je ne vois pas de problèmes bloquants.

Plus que jamais il faut agir cachés. Le gouvernement dispose de moyens d’écoute extrêmement performants pour traquer et tenir dans son œil les éléments séditieux.
Mais nous ne sommes pas désarmés pour autant.

Soit on en a les compétences ou l’on souhaite les acquérir et on peut utiliser la technologie contre eux. Mais ces compétences requièrent un apprentissage et la moindre erreur peut créer une faille critique.

Soit on opte pour du classique, ce qui, bien fait est tout aussi efficace.
Après tout, Unabomber a réussi grâce à son rejet total de toute technologie et à son intelligence à rester l’homme le plus recherché des U.S.A pendant 18 ans. (Je ne dis pas de suivre son exemple en termes de modes d’action hein !)

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Agilité et maurassisme

Il est des choses comme ça que l’on croirait très éloignées, impossibles à rapprocher mais qui pourtant présentent des aspects communs que l’on ne remarque souvent que par hasard, celui d’une lecture, d’une rencontre d’un événement.Ici deux courants de pensées que j’aimerais rapprocher :

  • L’Agilité, réponse du bon sens à la rigidité et la lourdeur des idéologies industrielles regroupées sous l’appellation d’Organisation « Scientifique » du Travail (O.S.T) : Néo-Taylorisme, Juridisme, Procédurisme …
  • Le Maurassisme, ou positivisme politique en réponse aux idéologies politique issues de la révolution libérale : Marxisme, Libéralisme, Nazisme …

Premier constat : les deux sont des réponses à des concepts apparus autour de la révolution industrielle ou bien grâce à elle.

Second constat : les deux se basent sur l’étude rationnelle des faits pour tirer des conclusions, ce sont des contre-idéologies.

Troisième constat : les deux constatent la faillibilité de l’humain et plutôt que de la nier, font avec et bâtissent des systèmes résistants.

Quatrième constat : les deux prônent des systèmes basés sur les compétences de chaque acteur et la liberté absolue d’exercer un rôle bien précis plutôt que de vouloir des rôles larges de touche-à-tout bon-à-rien.

Cinquième constat : les deux voient la réorganisation interne du système comme un moyen d’adaptation.

Sixième constat : les deux voient d’un bon œil l’auto-organisation des acteurs.

Septième constat : les deux ont pour but de servir le plus efficacement le commanditaire.

Les deux ne servent pas les mêmes buts, mais je trouvais intéressant ce rapprochement.