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Techniques au travail, Technique dans la Cité : Le mur de l’atelier devait-il tomber ?

Texte de mon intervention orale du 25 août 2018 au Camp Maxime Real del Sarte à Parigny.

Un lieu commun syndical voudrait que la séparation domicile/travail soit un acquis social, en permanence attaqué par le capitalisme vorace. C’est aller un peu vite aux conclusions. La thèse que je vais défendre est autre : il s’agit avant tout d’une affaire de Technique, non de politique.

Regardons l’histoire. Sans remonter à une Antiquité que je connais assez mal, au Moyen-Âge, à moins que vous soyez un marchand ou un transporteur, votre activité professionnelle se déroulait dans le cadre domestique. Le paysan travaillait à la ferme et l’artisan également sauf en cas de chantier. L’atelier ou le bureau étaient toujours à domicile. Vos collaborateurs étaient très souvent votre famille, l’épouse tenait la boutique et les comptes, les enfants étaient apprentis, chez leurs parents ou chez d’autres maîtres qui les logeaient. Le transport était lent et coûteux, la communication orale directe bien plus efficace.

La Renaissance connaît une première fissure dans le mur de l’atelier. L’apparition de l’horloge et de l’imprimerie séparent le cabinet du riche bourgeois, proche des lieux de pouvoir, de sa villa plus éloignée. En même temps, l’apparition du moulin à eau change les modes de production. L’Europe acquiert sa première source d’énergie pilotable centralisée (par opposition aux énergies fatales, vent par exemple et aux énergies décentralisées, comme le bétail). C’est désormais la disponibilité en ouvriers qualifiés qui limite la production. La Renaissance voit les maîtres-artisans se concentrer dans les manufactures, lieux optimisés pour une production à l’aide de machines-outils fonctionnant sur une source d’énergie puissante et centralisée.

Il faut attendre l’âge industriel pour voir le mur de l’atelier tomber à nouveau. Le gigantesque besoin de main d’œuvre et la faible vitesse des transports poussent les entreprises à loger leurs employés. A Nord c’était les corons dit la chanson, mais il n’était pas rare non plus que le capitaliste dorme à l’usine ou à la bourse. La seconde révolution industrielle voit l’apparition des banlieues pavillonnaires, véritables tissus adipeux des villes. La bagnole, si violemment dénoncée par André Gorz a permis l’éloignement géographique de la main d’œuvre.

Il faut attendre les années 2000 et Internet pour réunir à nouveau partiellement le domicile et le travail. Ces dernières années ont amplifié ce phénomène. Le cadre qui consulte ses mails dans le lit conjugal et le géant du web qui fait habiter ses salariés sur son lieu de travail participent du même phénomène. On notera aussi la mode des conciergeries d’entreprise, véritables auxiliaires de vie traitant le lavage, le repassage, la garderie, et j’en passe pour les salariés. Tout est fait pour maximiser le temps efficace du travailleur dans l’entreprise, souvent sous couvert de convivialité.

Notez que ces mutations ne sont pas une affaire de classe sociale ou de volonté politique. La caissière comme le trader sont touchés et même les patrons des GAFAM n’arrivent pas à complètement isoler leurs enfants de ces phénomènes. Les politiciens, tous pays confondus sont parfaitement désemparés face au phénomène. Instaurer un droit à la déconnexion est parfaitement vain face à l’ampleur de la déferlante. Dans une société technicienne, rien ne peut s’opposer à la marche de Technique, surtout pas le politique.

Toute technique modifie le rapport entre l’homme et le réel. Tout homme qui travaille produit des biens, des services ou des informations. Il est évident que toute technique modifiant la circulation des biens, des services ou des informations, modifiera très largement la société, mais plus particulièrement le rapport entre le domicile et le travail. Quand la transmission d’informations avec ses inconvénients est plus efficace que la rencontre physique avec le coût de transport, le domicile et le travail se séparent. Les technologies de l’information ont tendance à rapprocher le domicile du travail alors que les progrès dans les transports les éloignent.

Un autre phénomène modèle les rapports domicile/travail : la densité énergétique nécessaire au travail. Les concentrations manufacturières puis industrielles en sont des exemples : concentrez l’énergie, vous concentrez les lieux de travail de nombreux travailleurs en un point. Ce point n’est jamais le domicile d’un seul travailleur. Si les transports du moment ne permettent pas le déplacement pendulaire quotidien des salariés, les besoins de l’industrie les concentreront autour, voire dans l’usine. Les embouteillages chroniques de la Silicon Valley sont une des raisons qui poussent Apple et Google à loger leurs employés sur place.

Considérations sociales : est-ce souhaitable ?

Nous avons décrit ce phénomène comme étant cyclique et inéluctable si les technologies sont disponibles, étudions maintenant les avantages et les inconvénients de cette fusion entre domicile et travail, à l’heure actuelle.

Les principaux avantages de la chute du mur de l’atelier sont d’ordre écologiques : économies sur le trajet domicile-travail, diminution des surfaces de bureaux nécessaires et disparition des quartiers dortoirs. Le quartier redevient un lieu de vie, où les gens travaillent, habitent, commercent et se rencontrent. La souplesse dans son emploi du temps permet au travailleur d’avoir une activité associative et politique parallèle à son travail. La Cité renaît. Le télétravail permet des déplacements plus occasionnels du salarié à son lieu de travail, ce qui laisse sa chance à la ruralité. Un trajet quotidien de 2h est intolérable pour la plupart des salariés, il ne pose aucun problème pour une réunion hebdomadaire au siège de l’entreprise. Pour peu que la campagne s’équipe en télécommunications mobiles, elle attirera des cadres aisés capable de relancer l’économie locale. Enfin, la présence du travailleur à son domicile lui permet d’assumer un important travail fantôme, éducation des enfants, entretien du foyer, aide à la collectivité. Autant de tâches retirées au marché, rentrant donc à nouveau dans le champ du gratuit, ciment d’une communauté. Les familles éparpillées peuvent à nouveau faire souche si elles le souhaitent.

Cependant, ce tableau idyllique d’une France retrouvée ne doit pas occulter les inconvénients de l’absence de séparation entre domicile et travail. Le plus évident est la présence du patron dans la vie privée du salarié. Pire encore, la présence de votre moitié et de vos enfants en permanence sur votre lieu de travail. Des tyrans souvent contradictoires. Ensuite, le travail à domicile souffre de nombreux inconvénients pour qui travaille en équipe. Les télécommunications ne remplaceront jamais le contact humain direct, car elles réduisent bien souvent le langage à sa seule composante orale, occultant la gestuelle, le non-verbal, etc. L’absence de présence physique des collègues ne permet pas une véritable cohésion, autour de la machine à café ou de la pause de midi par exemple. La souplesse de l’emploi du temps a un revers : le manque de concentration. L’attention est sans cesse saisie par des taches multiples et le cerveau a besoin d’un temps non-négligeable pour se concentrer à nouveau après un changement de contexte. Le bureau permet plus facilement de se concentrer. Au domicile cela requiert une discipline monacale. Enfin, n’oublions pas le coût écologique des télécommunications, parfois bien plus élevé que les transports qu’elles remplacent. Le numérique vert est une vaste supercherie, le seul fonctionnement d’Internet est le premier poste de consommation d’électricité mondial. Ne parlons pas des ressources nécessaires à l’assemblage des ordinateurs, serveurs, routeurs et câbles.

A chaque métier son fonctionnement

Ma conclusion est d’abord un appel à ne pas être dogmatiques. Mes propositions vont être un appel aux professionnels mais aussi aux politiques.

Il est évident tout d’abord que certaines professions ne pourront jamais permettre une fusion domicile/travail, sauf à revenir aux heures les plus sombres de la Révolution Industrielle. C’est le cas pour tous les professionnels sur les chantiers, mais également dans l’industrie lourde. Les métallos, les mineurs de tungstène ou les constructeurs de missiles auront des difficultés à ramener le travail à la maison, vous en conviendrez. Cependant, cette concentration industrielle peut être réduite par un recours raisonné à une nébuleuse de sous-traitants plus petits et mieux répartis sur le territoire grâce aux technologies du transport et aux télécommunications. L’exemple du pôle aéronautique de Figeac doit servir de modèle.

Ma première proposition est de faire de la grande entreprise une affaire politique, soumis à un régime d’autorisation réservé aux seules industries de puissance. Les implications sociales, écologiques et géographiques de ces mastodontes sont trop lourdes pour être laissées à la seule loi du marché.

Pour toutes les autres entreprises, le choix doit être laissé aux salariés, sans régime incitatif dans aucun sens. Travailler chez soi ou à l’atelier doit être une liberté fondamentale et une responsabilité du professionnel. Chacun des modes de travail présente ses avantages et inconvénients, nous l’avons vu, seul le professionnel responsable sait quand rester à son domicile et quand se réunir dans les locaux de l’entreprise.

L’espace urbain doit être réorganisé pour faciliter ce choix. La mode des espaces de coworking doit se pérenniser afin de réduire la surface et donc l’empreinte écologique des bureaux. La rotation des salariés permet évidemment une réduction du nombre de bureaux utilisés en même temps. La numérisation des documents rend obsolète le bureau nominatif, servant également de zone de stockage. Ils sont amenés progressivement à être remplacés par des sièges minimaux, simples lieux de rencontre pour les parties prenantes de l’entreprise, plus que lieu de travail.

Au cœur des villes, il faut encourager les maires et cafetiers à recréer des espaces collectifs calmes et beaux : parcs, places ou bâtiments, équipés en WiFi et en tables, qui permettraient aux professionnels de recréer des communs, permettant autant de travailler que d’échanger et de prendre une pause. L’urbanisme des cubes de béton anonymes doit être démoli pour recréer des points de convergence.

Enfin, le raccordement des zones rurales à Internet doit être encouragé afin de redynamiser ces territoires. Des aides peuvent être accordées aux salariés pour l’installation d’un réseau haut-débit à leur domicile, par exemple. Il serait également temps d’ubériser les bus, pour créer un réseau de transports collectifs à la demande.

J’encourage chacun d’entre vous à porter ces propositions dans son entreprise ou dans sa mairie. Elles sont simples à mettre en œuvre, ne nécessitent que peu d’efforts des politiques et des patrons.

Enzo Sandré

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Technocritique : quels ouvrages pour débuter ?

Cela fait trois mois que l’on me demande une liste d’ouvrages technocritiques, ou du moins expliquant le phénomène technicien de manière abordable. Pour me faire excuser, cette liste prend la forme d’un article. Ce sera sans doute incomplet, aussi je me réserve le droit d’éditer cet article au fil de mes lectures.

Quel impact les techniques ont sur nos vies, notre civilisation et notre avenir ? En préambule, avant d’aborder des ouvrages plus conséquents et plus nuancés je conseillerai de lire le manifeste de Théodore Kaczynski, La Société Industrielle et son avenir. Le style agressif et très clair permet une entrée en matière en même temps qu’une claque initiale. Le bluff technologique de Jacques Ellul et Une société sans école d’Ivan Illich permettront de nuancer l’impact initial du manifeste de l’Unabomber sans entrer cependant dans les ouvrages les plus denses de ces deux auteurs. Enfin, Georges Bernanos et son essai, La France contre les robots vient clore cette initiation. Ces quelques ouvrages fondamentaux devraient vous permettre de faire un tour général de la question.

Pour plonger plus dans le détail, Comprendre les médias de Marshall McLuhan est une brique de base aux côtés de l’imposant Technique et Civilisation de Lewis Mumford. Je conseille de lire ces deux ouvrages par petites séquences entrecoupées de fictions, tant ils sont indigestes. Jacques Ellul et Bernard Charbonneau ont respectivement écrit La Technique ou l’enjeu du siècle et l’État, ouvrages fondateurs de toute la technocritique. A cela on peut ajouter L’obsolescence de l’homme de Günther Anders, un essai d’une noirceur déprimante. Le rapport Meadows, vulgarisé par Jean-Marc Jancovici permet de saisir l’importance de la question énergétique, aux côtés d’Énergie et Équité d’Ivan Illich.

Si les fondements spirituels de la Technique vous intéressent, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme de Max Weber et Apocalypse du Progrès de Pierre de la Coste lieront la Technique à la question du libre-arbitre et de la grâce. Pour les catholiques, la lecture de deux encycliques est un passage obligé, même si parfois rébarbative, pour les repères qu’elles offrent : Rerum Novarum (Léon XIII) et Laudato Si (François). Les philosophes Fabrice Hadjadj et Hannah Arendt parlent sans cesse des rapports entre Technique et spiritualité, sans jamais leur dédier un ouvrage spécifique, il faut donc aller rechercher dans l’ensemble de leur œuvre une pensée pourtant riche et intéressante. Enfin, Sans feu ni lieu : signification biblique de la Grande Ville permet d’aborder le volet théologique complexe de l’ouvre ellulienne.

Enfin, à ceux qui cherchent des solutions pour demain, je ne saurai trop conseiller La Troisième Révolution de Bruno Lussato et Éloge du carburateur de Matthew Crawford, tous deux présentant l’artisanat comme une solution à la Technique. Certains écrits de l’Encyclopédie des Nuisances et de Pièces et Main d’œuvre sont d’un grand intérêt quand ils ne tombent pas dans l’attaque stérile du Capital.

Je n’ai pas abordé les fictions, qui m’emmèneraient trop loin de mon sujet. Peut-être l’occasion d’un nouvel article ! Bonne lecture.

Enzo Sandré

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Délit d’initié : le PDG d’Intel a vendu ses parts le 29 novembre

Tempête mondiale dans le monde numérique : Intel, géant mondial des microprocesseurs vient d’annoncer la découverte et la correction d’une faille présente depuis plus de 10 ans dans ses produits. 5 à 30% de réduction des performances sont annoncés après application du correctif.

Cette affaire est sans doute connue depuis des mois chez Intel, à en juger par l’étrange transaction réalisée le 29 novembre par son PDG, Brian Krzanich. Le dirigeant a vendu l’intégralité de ses Stock-Options, ne gardant que le strict minimum. Coïncidence ou délit d’initié ? La presse française n’a pas encore évoqué l’affaire.

Enzo Sandré


Pour plus de détails, nous vous proposons un article du site The Motley Fool, traduit par nos soins.

Le PDG d’Intel vient de vendre beaucoup d’actions

Ces transactions ne sont pas à prendre à la légère.

Le 29 novembre, Brian Krzanich, le PDG du géant des puces Intel (NASDAQ:INTC), a déclaré plusieurs transactions sur des actions Intel dans un Formulaire 4 déposé auprès de la SEC (Securities and Exchange Commission).

La plupart des transactions impliquaient l’exercice par Krzanich de stock-options, qui lui permettaient d’acheter des actions Intel à des prix nettement inférieurs à ceux du cours à l’heure actuelle, et leur revente immédiate sur le marché.

Il n’y a en soi rien de mal, ou même d’inhabituel, dans de telles transactions. Les dirigeants d’entreprise, et même certains employés, reçoivent souvent soit des stock-options et / ou des unités d’actions restreintes (UAR) dans le cadre de leurs régimes de rémunération, et les bénéficiaires de cette rémunération voudront tôt ou tard les convertir en liquidités.

En effet, comme expliqué ici, la vente faite par des initiés n’est pas toujours de nature à susciter l’inquiétude.

Toutefois, deux des transactions déclarées par Krzanich dans le formulaire 4 me semblent plus importantes que les exercices de stock-options ordinaires et les ventes subséquentes d’actions. Regardons de plus près.

Krzanich garde le strict minimum

Les statuts d’Intel imposent aux dirigeants et aux membres du conseil d’administration de détenir un certain nombre de titres de propriété à partir du moment où ils travaillent pour l’entreprise depuis cinq ans. Voici les montants basés sur le rang au sein de l’entreprise :

PDG 250,000
Directeur exécutif et président 150,000
Directeur financier 125,000
Vice-président exécutif 100,000
Vice-président senior 65,000
Vice-président administration 35,000
Autres vice-présidents et hauts responsables 5,000-10,000

Krzanich ayant été nommé PDG d’Intel en mai 2013, il devrait avoir 250 000 actions d’ici mai 2018, soit dans environ cinq mois. Il est donc intéressant de noter qu’avant de faire l’une des transactions qu’il a déclarées dans son dernier formulaire 4, il détenait 495 743 actions.

Après les exercices d’options et les ventes subséquentes (qui ont laissé sa position inchangée à 495 743 actions), Krzanich a ensuite réalisé deux autres transactions : une vente de 242 830 actions et une vente de 2 913 actions, chacune s’étant faite au prix moyen de 44,555 $.

Suite à ces deux transactions, Krzanich détient exactement 250 000 actions – soit le strict minimum qu’il doit détenir en tant que PDG.

Qu’est-ce que cela signifie ?

Krzanich a peut-être vendu ces 245 743 actions évaluées à près de 11 millions de dollars au moment des transactions pour payer une nouvelle maison ou acheter une œuvre d’art rare. Cependant, cette explication est trop simple et assez vague, notamment à la lumière de la grande manne qu’il a reçue lorsqu’il a exercé et vendu toutes ces options d’achat d’actions.

Au lieu de cela, étant donné que Krzanich semble avoir vendu toutes les actions qu’il pouvait sauf celles que les statuts d’Intel l’obligent à détenir, j’ai l’impression qu’il n’a pas une grande confiance dans le potentiel des actions Intel. Il est peut-être en cela influencé par un point de vue tiède (voire même négatif) des perspectives commerciales de l’entreprise à court et à moyen-terme.

Après tout, si on se souvient que le directeur financier d’Intel, Robert Swan, aurait déclaré dans une note rapportée par The Oregonian que la société a pour objectif d’augmenter sa capitalisation boursière à 300 milliards de dollars (avec des actions à plus de 60 dollars) d’ici 2021, n’aurait-il pas été plus sage pour Krzanich de garder ces actions, en collectant environ un quart de million de dollars par an en versements de dividendes, jusqu’à ce que chacune rapporte 16 dollars de plus, pour une valeur additionnelle de près de 4 millions de dollars ?

En effet, si on prend en compte l’affirmation qu’il a faite en février selon laquelle le marché potentiel d’Intel devrait atteindre les 220 milliards de dollars d’ici 2021, il semble étrange que Krzanich choisisse de ne garder que les actions que le règlement d’Intel lui impose.

Source : https://www.fool.com/investing/2017/12/19/intels-ceo-just-sold-a-lot-of-stock.aspx

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Emprisonnons les mauvais développeurs

 Dans toute profession, on peut voir le travailleur de deux manières. Soit on le considère comme un ouvrier, simple paire de bras reliée au cerveau de son chef. Soit on le considère comme un artisan, humain constitué d’un encéphale fonctionnel relié à une paire de bras.

Ce débat peut paraître lointain, mais quand on pose cette question à propos d’une profession qui dirige le monde, elle prend une gravité certaine. La condamnation vendredi 25 août du développeur James Liang, à 40 mois de prison et 200 000€ d’amende pour son rôle dans l’affaire Volkswagen le montre.

Soit on considère le développeur comme un exécutant, donc irresponsable de ce que son donneur d’ordre lui demande.

Soit on le considère comme un artisan, responsable de ses actes et des effets des monstres qu’il créé.

Préférez-vous confier votre pacemaker, votre voiture autonome et votre centrale nucléaire à des professionnels du développement ou à des esclaves du capital ? Les premiers obéissent à des règles de l’art ainsi qu’à une éthique. Les seconds obéissent aveuglément à leur chef, qui n’y connaît rien et ne jure que par la rentabilité.

La conséquence directe de ce choix est le droit ou non des développeurs à se diriger eux-mêmes. Un ouvrier n’a aucune compétence propre, il est une paire de bras. Il n’a pas de devoirs, donc pas de droits non plus. Son rôle social est au mieux celui d’un syndiqué se battant pour des conditions de travail décentes.

Un artisan est un professionnel qui a le devoir de produire un travail bon et utile à la société, il doit donc exiger des droits allant dans ce sens. Le premier est celui d’être protégé par des normes que nul ne peut ignorer : les règles de l’art. Le second est celui d’être jugé en première instance par ses pairs, sur la base desdites normes. Le troisième est celui d’être défendu et conseillé par les maîtres de sa profession, y compris face à son donneur d’ordres lorsque l’éthique professionnelle est en jeu.

Si notre ami James Liang avait eu un corps de métier pour le défendre face aux exigences frauduleuses de ses supérieurs, aurait-il accepté de trafiquer les véhicules ? Isolé, le lanceur d’alertes risque le licenciement, la ruine et la prison. Les règles de l’art opposables protègent le professionnel, elles ne sont pas un carcan. Le but premier d’un corps de métier est la diffusion de celles-ci afin que nul ne puisse les ignorer.

Une société qui interdit les ordres professionnels n’a pas le droit de se plaindre des méfaits de travailleurs toxiques. Au pire malhonnêtes, au mieux sans défense face aux exigences de leur hiérarchie, ils sont la conséquence de la recherche du profit à tout prix. Les premiers doivent être jetés en prison, les seconds doivent être défendus et accompagnés.

Derrière la question de la responsabilité des travailleurs devant leurs actes, deux visions de la société s’opposent : la première bâillonne l’éthique au nom de la rentabilité, pavant la voix à une véritable voyoucratie du capital. La seconde jugule les pratiques néfastes au nom de l’éthique et du bien commun. Avènement de corporations servant le bien commun, ou triomphe du Capital. Aucune autre alternative n’existe.

Enzo Sandré

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Google au secours des obèses de l’Internet

QUIC, SPDY et maintenant BBR. Les initiatives de Google sont louables, mais vaines.

Pour prendre une image : C’est comme agrandir les portes pour laisser passer les obèses. Quand ils auront encore grossi ils ne passeront plus. De plus l’agrandissement des portes n’apporte rien aux gens bien-portants et peut même en inciter certains à se laisser aller puisqu’il est aussi facile de vivre obèse que sain.

La seule solution pérenne capable de sauver la neutralité du net et Internet en général, c’est de dégraisser.
Non, une page web de 1Mo n’est pas normale. En comparaison, les œuvres complètes de Shakespeare pèsent 100 fois moins !
Même une vue Google Maps ne dépasse pas 500ko.

Mais pour ça encore faudrait-il que les développeurs web se forment à ne plus être des porcs. Il faudrait d’abord qu’ils aient conscience d’être d’ignobles saligauds, ce qui pose la question de créer un label de qualité, voire de réglementer l’accès à la profession pour les pires d’entre eux.

Salopez le serveur avec votre code bancal c’est vous qui payez, mais ne refilez pas votre chtouille au client. Si votre site ne peut pas être chargé en moins de deux secondes par la mamie du Cantal sur son ADSL (1Mb/s) c’est de la merde. Point, fin du débat.

Les administrateurs réseau se cassent le cul depuis 20 ans à accélérer le web. La seule réponse des devs web a été d’alourdir encore les pages. C’est comme si les constructeurs automobiles avaient profité de la sobriété en carburant des nouveaux moteurs pour créer des bagnoles à 24 cylindres.Très responsable comme comportement.

Je n’épargne pas les graphistes, qui ont pris tellement de drogues ces dernières années qu’une page doit à minima avoir 3 carrousels et 2 images en 4K et 18 feuilles de style pour être considérée comme belle. Même Pieter Bruegel faisait moins chargé que vos bouses.

Lussato avait averti dans les années 80 : soit l’informatique s’amende, s’allège et privilégie les microsystèmes décentralisés, soit elle crèvera de sa centralisation et de son obésité, devenant le jouet exclusif de quelques multinationales. Et ce sera bien fait.

Enzo Sandré

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La sécurité dans l’histoire

Securitas (latin) : Exemption de soucis, tranquillité de l’âme. Quiétude devant la mort. Insouciance, indifférence.

Sécurité (17ème – 1935) : Confiance, tranquillité d’esprit qui résulte de l’opinion, bien ou mal fondée, qu’on n’a pas à craindre de danger.

Sécurité (sens moderne) : Situation dans laquelle quelqu’un, quelque chose n’est exposé à aucun danger, à aucun risque.

L’évolution de la notion de sécurité reflète bien la mentalité de chaque ère. L’Antiquité et le Moyen-Âge ne concevaient pas la sécurité physique. Tout homme savait qu’il pouvait mourir à tout moment, terrassé par quelque lame ou maladie. Il faut attendre l’ère classique pour que l’omniprésence de la mort recule, en grande partie grâce à la technique. La sécurité physique commence à faire sens, mais d’une manière subjective. La sécurité subjective est l’extension physique de la sécurité spirituelle, rendue concevable par des temps moins rudes.

Il faut attendre la Seconde Guerre Mondiale pour que le sens de la sécurité évolue à nouveau. Elle est au sens moderne, l’absence mesurée de dangers. Une fois pesée et quantifiée, le technicien consciencieux pourra s’atteler à la renforcer, car tout risque est un crime de lèse-efficacité. De norme acceptée, le risque devient une insupportable incertitude qui doit être traquée au nom de la rationalité. L’insécurité devient un cancer qui ronge l’horlogerie industrielle, l’interstice dans lequel peut se loger la pierre qui fera défaillir l’engrenage.

L’amour de l’homme moderne passe du prochain à la machine stérile qu’il a enfanté. Conséquence de ce narcissisme : le prochain devient une source d’insécurité qu’il faut absolument juguler.
La société industrielle ne s’arrête pas aux portes de l’usine. Toute institution traditionnelle, inefficace car l’efficacité n’était pas son but, sera remplacée par un rouage calibré plus efficace. Partout ou abonde l’efficacité, disparaît le souci de l’humain. La société sécuritaire est l’enfant naturel du transfert du sacré vers la Technique. De prochain à aimer, l’homme devient une rature à gommer ou à changer en robot. Tu es pierre et de cette pierre je sculpterai un rouage. Voici le sens de la sécurité objective moderne.

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Technique et grâce

Il est vrai que la machine, en retirant à l’homme un grand nombre de tâches, chasse le démon qui agit par l’intermédiaire de celui-ci. Cependant, elle chasse également la grâce, pour les mêmes raisons.

L’équation est équilibrée affirmeront certains ! C’est oublier que l’homme est incapable du bien sans la grâce, alors qu’il n’a pas besoin du démon pour commettre les pires horreurs.

La thèse de la neutralité de la technique, déjà absurde d’un point de vue historique, devient ridicule sur le plan spirituel.

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Lire ou relire : Théodore Kaczynski

Théodore Kaczynski, plus connu sous le pseudonyme d’Unabomber, est un penseur néoluddite et un terroriste américain. Il est l’auteur du manifeste La Société Industrielle et son Avenir, synthèse de penseurs comme Jacques Ellul ou Georges Bernanos. Il défend la destruction complète de la société industrielle au motif qu’elle asservit inéluctablement l’homme.

J’ai souhaité écrire cet article suite à la relecture des œuvres d’Unabomber. Il est l’auteur qui m’a poussé à étudier la technique au travers d’Ellul, Mumford, Illich et d’autres. Je lui dois mon intérêt pour le phénomène technicien et souhaitais le relire, quatre ans et de nombreuses lectures après. Cet article présente les deux faces indissociables de Kaczynski : le penseur et le militant.

Le militant

Sa carrière de terroriste est entièrement ordonnée à la diffusion de sa pensée. L’analyse de ses actes révèle une intelligence stratégique et une méticulosité hors du commun. Kaczynski commence par envoyer une série de colis piégés assez artisanaux, afin de créer une agitation médiatique. Il prend bien soin de ne laisser aucune trace et se paye même le luxe de semer des fausses pistes. Après cela, il se retire pendant 6 ans, créant une attente immense auprès du grand public. Il aurait employé ce temps à peaufiner son manifeste.

 

La seconde phase commence en 1993 lorsque le criminel le plus célèbre des Etats-Unis refait surface. Prenant appui sur son immense renommée, il démarre une nouvelle campagne d’envoi de colis piégés, cette fois létaux et accompagnés de lettres. Il demande la publication de son manifeste, en échange de quoi il cessera de tuer. Faute de pistes sérieuses, le FBI recommande d’accéder à son souhait, dans l’espoir que quelqu’un reconnaisse l’auteur du manifeste.

Confondu par son frère, Kaczynski est arrêté le 3 avril 1996 dans sa cabane. Il a 54 ans, son manifeste est publié et ses actions terroristes ont donné à ses idées un écho gigantesque. Le dernier tour de force de Kaczynski fut d’être reconnu sain d’esprit lors de son procès, contre l’avis de nombreux psychiatres, tout en évitant l’exécution. Une irresponsabilité pour démence aurait été un accroc majeur dans la diffusion de ses idées.

Depuis sa cellule Kaczynski a publié plusieurs ouvrages, dont une version actualisée de son manifeste. Il communique avec ses contradicteurs et continue de rayonner. Il s’est fait capturer à un âge ou sa force physique devenait incompatible avec la vie sauvage. Sans doute envisageait-il la prison comme une retraite, qu’il pourrait employer à diffuser sa pensée. Il n’avait de toutes façons pas d’autres alternatives.

Nonobstant la question morale, la carrière d’Unabomber est un sans-faute. La succession de ses actes est une partie d’échecs : actions, retraites, tout est pensé longtemps à l’avance. Kaczynski laisse peu au hasard et déploie toute la force de son intelligence au service de sa cause. Il est bien loin de l’image du fou aveugle véhiculée par les médias. Si nous écartons son mode d’action, il est un exemple de militant efficace.

Le penseur

Dans l’imagerie médiatique, Unabomber est un tueur nihiliste, tentant de justifier ses actes par une pensée incohérente. La lecture de son manifeste révèle au contraire une réflexion certes radicale, mais très profonde, puisant ses racines dans des auteurs français et américains. La pensée de Kaczynski est une vulgarisation de celle de Jacques Ellul, il puise des inspirations dans La France contre les Robots de Bernanos et utilise des expressions propres à Lewis Mumford, Sigmund Freud ou bien Aldous Huxley.

Kaczynski résume lui-même sa pensée en quatre maximes :

  1. Le progrès technologique nous conduit à un désastre inéluctable ;
  2. Seul l’effondrement de la civilisation moderne peut empêcher le désastre ;
  3. La gauche politique est la première ligne de défense de la Société technologique contre la révolution ;
  4. Ce qu’il faut, c’est un nouveau mouvement révolutionnaire, voué à l’éradication de la société technologique, et qui prendra des mesures pour tenir à l’écart tous les gauchistes et consorts.

Tout au long de son manifeste, dans un style simple, clair et sans concessions, Kaczynski développe sa pensée. Loin d’être un pur théoricien, Kaczynski explique concrètement comment pousser la société industrielle jusqu’à son point de rupture, afin de la détruire pour qu’elle ne réapparaisse plus. Il est un militant et ce document est destiné à d’autres militants. Il ne croit absolument pas au pouvoir des masses, mais à celui des minorités agissantes, à qui il s’adresse.

Beaucoup de ceux qui n’ont pas lu Kaczynski le prennent pour un primitiviste et rejettent à raison cette pensée. Pourtant celui-ci a bien pris soin de se distinguer de ces derniers, notamment dans une série de lettres à John Zerzan. Unabomber ne souhaite pas un retour à l’âge de pierre, mais une société décentralisée, composée de paysans, d’éleveurs, de chasseurs et d’artisans, vivant en petites communautés et usant d’une série de techniques simples, dont la portée ne dépasse pas les terres environnantes. Il reprend la distinction entre Technique et techniques faite par Ellul, sous le vocable plus clair de « techniques cloisonnées » et « techniques systémiques ». Une technique cloisonnée est, pour lui, une technique pouvant être mise en œuvre par une poignée d’artisans et utilisant les ressources produites par les terres environnantes. Une définition fort intéressante à la veille d’une crise majeure de l’énergie, qui pourrait bien sonner le glas d’une révolution industrielle somme toute très récente à l’échelle des temps humains.

Enzo Sandré

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Indispensables corporations

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Costume-cravate, honnêteté, politesse : il devient compliqué de reconnaître nos chers taxis parisiens ! Quel dommage qu’il faille une agressive entreprise étrangère pour que la profession se remette en cause. Que de temps perdu, d’argent gâché et de drames pour arriver à un résultat qui n’est somme toute que le simple bien commun.

Avant la crise, personne n’a voulu voir le problème, pendant la crise, personne n’a voulu le traiter efficacement, après la crise, personne n’a eu la folle idée de se remettre en question. Ni l’état ventripotent, ni les entreprises mues par le profit, ni les fédérations oligarchiques, ni les syndicats borgnes n’avaient les cartes pour agir. Chacun a ses intérêts propres, s’affrontant par-ci, se recoupant par-là, mais aucune n’a l’intérêt de la branche pour boussole.

L’intérêt de la branche est l’intérêt commun des acteurs physiques de cette branche, sur le long terme. Ils ne sont pas défendus et ce manque est une des faiblesses de notre économie. Désunis, les français sont à la merci de l’étranger, l’affaire Uber le montre. La défense économique d’une branche requiert d’abord l’union interne.
L’union interne requiert de rassembler autour d’une tables toutes les personnes physiques d’une branche : ce que l’on nommait jadis une corporation.

Il ne s’agit pas de ressusciter les institutions aujourd’hui dépassées du XVIIIème siècle. Il s’agit d’en reprendre l’essence afin de créer des corps intermédiaires adaptés au XXIème siècle. Aucun autre type de corps ne peut défendre le métier aussi bien que la corporation. Aucun autre type de corps n’est légitime pour juger les professionnels peu consciencieux. Aucun autre type de corps n’est compétent pour règlementer le métier.

L’état est bien trop éloigné des considérations des métiers pour être légitime à les gouverner. Il ne doit pas se disperser s’il veut exceller dans le régalien, qui n’est pas contingent. Or l’état français fait tout l’inverse : il s’immisce pour des raisons électoralistes dans les affaires courantes des branches professionnelles au détriment du régalien. La loi devient une rustine sur un pneu déjà trop chargé.
Les entreprises n’ont en aucun cas l’intérêt de la branche pour boussole. Leur but est le profit, qui parfois passe par des licenciements ou par une guerre avec la concurrence nuisible au métier. La règlementation du lobbying fait entendre la voix du plus riche, au détriment de la majorité silencieuse.
Les syndicats sont chargés de défendre le patronat ou le salariat, dont les intérêts sont parfois contraires à l’intérêt commun des deux. La négociation entre syndicats patronaux et salariaux prend une forme de bras de fer, faute d’arbitre.

Chacun de ses corps existe et a son utilité, mais il manque un corps rassemblant les professionnels eux-mêmes, dans leur diversité et leur unité. Il manque un corps qui mette autour d’une table à égalité les employeurs, les employés, les indépendants et toute personne exerçant effectivement un métier. Or depuis la Révolution Française, de tels corps sont interdits par des lois liberticides, au motif qu’ils entravent la libre-concurrence. Le droit de mal travailler, au détriment du client est une réalité. Le droit des gens de métier à se gouverner eux-mêmes est sacrifié sur l’autel d’une idéologie du marché et de la libre-concurrence fantasmagorique.

Les gens de métier ont le droit de se gouverner eux-mêmes. Malgré la loi, vive le pays réel, vive les ordres professionnels et vive les corporations !

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Qu’est-ce qu’un développeur ?

Je suis un développeur. Cette phrase est une évidence désormais pour moi-même et mes collègues. Mais en quoi consiste la profession qui se cache derrière ce terme ? Cet article tente une définition du développeur, d’où qu’il vienne et où qu’il soit. Il exclut ceux qui sont passés du côté managérial de la force car ils n’ont plus le même métier.

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Il est évident que le développeur est à classer dans le secteur tertiaire, selon la classification communément admise. Le développeur apporte une solution technique, majoritairement sous forme de code, c’est à dire de donnée (un traitement est une donnée), à partir de matière grise et d’outils informatiques. Son métier n’a aucun lien direct avec le monde des objets physiques. Il ne peut avoir un lien avec celui-ci qu’en contrôlant des objets électromécaniques ne faisant pas partie de son domaine de compétence propre. Il ne travaille que dans le monde du logiciel.

Le travail

Le travail du développeur est en 3 parties, souvent confiées à d’autres acteurs à mesure que les équipes grandissent :

  • Il doit tout d’abord analyser et comprendre un problème. Parfois le problème doit être extrait des pensées confuses d’un non-technicien ce qui n’arrange rien. Heureusement le chef de projet a été inventé pour le dialogue client ! Si l’équipe ne travaille pas avec les méthodes agiles, un cahier des charges est produit puis validé par le client.
  • Le développeur doit ensuite trouver une solution technique à un besoin et la traduire en code. Dans les équipes de taille réduite c’est le développeur qui découpe son travail lui-même. Plus la taille augmente, plus il est cantonné à une partie infime du tout.
    Cette partie est le cœur nucléaire du développement (ou l’usine à gaz, c’est selon), l’analyse et la programmation sont la définition même du métier. Ici le développeur utilise son intelligence pour reproduire sous forme de traitements informatiques le comportement attendu dans les spécifications de la tâche qui lui est attribuée. Il utilise pour cela, des notions théoriques, son expérience mais aussi sa vision des choses et sa manière de penser.
  • La troisième partie est la livraison : la solution technique doit être rendue disponible au client. Cette partie comprend l’installation, la documentation et la démonstration. Dans les équipes de taille supérieure, des personnes sont attribuées spécifiquement à cette tâche. Le débogage éventuel, qui suit cette phase, entre dans la même catégorie que la production technique initiale. Le bug est la conséquence d’une malfaçon (humainement normale ou non).

La formation initiale

La formation d’un développeur est assez hybride, entre une formation d’ingénierie et une formation artisanale. Très souvent, surtout en école privée, le développeur est également formé au management, en vue d’une évolution future vers des postes de ce type. Dès son premier jour de formation, souvent même avant, le futur développeur pratique la programmation. La conception n’est pas encore une préoccupation pour lui mais rapidement, par l’échec pratique et la formation théorique, l’apprenant va commencer à concevoir des systèmes de plus en plus complexes, réutilisables, interopérables et maintenables.

La virtualité du code détermine le mode de formation. C’est parce que coder n’a pas d’autre conséquence sur le monde réel que de consommer de l’énergie, que le développeur peut échouer et recommencer tant qu’il le souhaite, avant de rentrer dans le monde professionnel où son temps devient de l’argent.

Deux grands courants s’affrontent concernant l’instruction des développeurs : l’approche projet et l’approche magistrale.

Pour les tenants de l’approche projet, l’apprenant doit au cours de son cursus, mettre en application ses compétences dans des projets encadrés. Il sera noté à la fois sur ces projets et sur des compétences théoriques dispensées pendant des cours. Cette approche a l’avantage d’harmoniser le niveau technique d’une promotion, mais au prix de la créativité des plus entreprenants.

L’approche magistrale, elle, ne note que sur les compétences théoriques. Elle laisse à la curiosité des apprenants l’apprentissage pratique. Son inconvénient principal est d’avoir en sortie des niveaux assez disparates de compétences pratiques, variant selon la curiosité de chacun. Pour cela, elle se retrouve plus dans les facultés que dans le privé, qui souhaite maintenir une « cote » homogène à son diplôme.

La profession n’exclut pas les autodidactes, bien qu’ils puissent avoir plus de difficultés à entrer et à progresser dans l’univers de la grande entreprise.

La formation continue

La formation d’un développeur n’est jamais terminée. A moins qu’il ne travaille dans le seul entretien d’un existant sénescent (COBOL, vieux mainframes …), le développeur a le devoir de se tenir informé des nouvelles technologies du numérique en général. Le développeur étant souvent technophile (technocritique à minima) cette partie ne lui pose en général aucun problème.

La seconde obligation du développeur est de ne jamais arrêter son entraînement. A l’image des maîtres des anciens Métiers, il doit toujours être en recherche de l’amélioration. Le développeur est un véritable artisan : le seul moyen qu’il possède d’augmenter sa productivité est de s’améliorer lui-même, nulle machine ne peut remplacer l’essence de son métier qui est de concevoir (lorsque ce jour sera venu, il faudra sérieusement s’inquiéter).

Si le développeur doit tendre à la perfection individuelle, la même chose vaut pour l’équipe. La méthode utilisée, en revanche, diffère fondamentalement selon que l’on se trouve dans une petite équipe ou dans une équipe plus grande. Dans une petite équipe, l’amélioration se fera principalement par la discussion et la découverte de synergies entre les membres. Dans une équipe plus grande, il est impensable qu’un développeur connaisse bien tous ses collègues ! L’amélioration des performances devient une question organisationnelle dépendant de la hiérarchie. Elle passe souvent par une division du travail et une standardisation des environnements et méthodes. Le développeur a moins son mot à dire.

Les outils

Pour son travail le développeur utilise un ordinateur. Cela paraît idiot à dire mais mérite d’être dit car cela inclut deux choses : l’ordinateur comme interface physique (clavier, souris, écran(s)) et l’ordinateur comme plateforme logicielle. L’efficacité des deux influe sur la productivité du développeur.

Le développeur accomplit sa mission en utilisant un ou plusieurs langages de programmation. Ils sont traduits en langage machine par un compilateur ou un interpréteur. Très souvent, le développeur entoure cet outil fondamental d’une suite d’autres outils, qui constituent son environnement de développement. Dans les faits, la multitude des options de configuration permet de ne jamais trouver deux développeurs avec exactement le même environnement. Si, pour garantir la cohérence d’une équipe, certains outils doivent être partagés, la majeure partie est entièrement personnalisable. Même dans les équipes massives le développeur ne sera jamais complètement standardisé.

La productivité de l’environnement est un facteur majeur de productivité du développeur. Avec cet environnement il va produire du code de deux types : applications et modules. Les applications sont destinées à un usage précis et sont un agrégat de modules, cimentés par du code. Les modules sont, eux, destinés à être réutilisés dans plusieurs applications, ils peuvent être considérés comme des outils et comme des sous-produits.

Les modules sont un facteur crucial de la productivité d’une équipe de développeurs. Ils permettent de ne pas réinventer la roue à chaque fois, en posant des interfaces simples sur des procédures plus complexes. Ils ont également l’intérêt de factoriser le code : un module crée une fois peut être appelé dans plusieurs parties d’un code. Enfin, ils le remplacement aisé de parties d’un programme, en minimisant les changements à opérer sur le tout.

Rapport au travail et à l’emploi

Le développeur est un employé de bureau, qu’il travaille dans des locaux d’entreprise, chez lui ou bien en nomade. Son rapport à l’emploi est exactement le même que pour un employé de bureau classique et dépend fortement de la structure dans laquelle il choisit de travailler. Le poste et la mentalité d’un développeur change radicalement selon qu’il soit dans une PME ou une grosse structure. Son appréciation de son travail dépend principalement de la taille de l’équipe à laquelle il est intégré.

Un point cependant change fondamentalement par rapport à l’employé de bureau, point qu’il peut partager avec l’ingénieur ou le chercheur : Le rapport du développeur à son travail est essentiellement d’ordre artisanal. Le développeur s’identifie plus volontiers par ce qu’il fait, que par où il le fait. Chez le col blanc « classique » c’est l’entreprise et la position hiérarchique qui identifient la personne. Ce penchant artisanal se retrouve également dans les projets personnels, plus ou moins nombreux et achevés, que le développeur réalise en extra-professionnel, caractéristique que l’on retrouve chez certains artisans.

Un développeur travaillant en grande entreprise a tendance à faire partie d’équipes plus grandes, tenant souvent plus de la chaîne de montage que de l’équipe humaine. Cela n’est pas toujours vrai mais ça change le rapport qu’il peut avoir à son travail : en grande équipe il s’identifie plus par sa position, tel l’employé de bureau, que par ses réalisations. Le développeur qui ne travaille que sur une petite partie d’un tout sans en avoir forcément une vision d’ensemble, aura bien plus de mal à s’y reconnaître.

Le pouvoir

Le développeur est un technicien : c’est-à-dire qu’il est formé à des techniques auquel le commun des mortels ne comprend rien. Il a donc un ascendant sur l’utilisateur final non-technicien. Dans beaucoup de situations, le conseil est une obligation légale. Dans le reste des cas, c’est au développeur en son âme et conscience de décider quel degré de transparence, d’honnêteté et de pédagogie il appliquera.

Le technicien-développeur produit du code. Ce code n’est pas neutre : il impose à l’utilisateur la vision du commanditaire, déformée par le développeur. Lorsque les traitements dans l’entreprise sont entièrement manuels, l’empirisme et le ressenti produisent des méthodes de travail relativement souples, sauf ordres stricts de la direction. Lorsque l’on remplace l’humain par l’ordinateur il se produit une réduction de la créativité. L’ordinateur est aussi créatif que drôle. La créativité d’une équipe humaine est bridée par la rigidité de la machine. Si le développeur à le pouvoir d’assouplir et de rendre ergonomiques ses solutions, jamais il ne pourra s’empêcher d’imposer de la rigidité.

Le code n’est pas non plus sans conséquences économiques. En particulier le code de mauvaise qualité. La gravité économique de la sous-qualité dépend de deux facteurs : la criticité de l’application et l’ampleur des défauts. Le principe de Peter est fondamental lorsqu’il s’agit de manager des développeurs. Un mauvais développeur placé à un endroit stratégique peut couler, ou gravement handicaper, une entreprise. Mieux vaut pas d’outil informatique du tout, qu’un outil qui représente une perte de productivité à un poste donné. D’autant que le développement à un coût non-négligeable.

Conclusion

Le développeur est une sorte d’hybride entre deux tendances : l’artisan-codeur et le salarié du tertiaire. Le poids de chaque tendance varie selon le contexte de travail. Armé d’un ordinateur et de son cerveau, le développeur va, seul ou en équipe, bâtir les briques de la société de l’information, colonne vertébrale de nos sociétés post-industrielles. Tout, aujourd’hui, est informatisé. Si la technique informatique n’est pas neutre en elle-même, les traitements informatiques le sont encore moins car elles sont des œuvres humaines. L’humain derrière chaque application se trouve être un développeur, avec ses compétences, son éthique, sa vision du monde, sa manière de travailler et ses idées. Si ce qu’il réalise est soumis à des contraintes (contractuelles, physiques, informatiques), il joue néanmoins un rôle majeur dans la manière dont se dessine la société de demain, rôle proportionnel à la place qu’occupe l’informatique dans celle-ci.