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Vie de freelance

3 ans en ESN : Un bilan

J’ai passé 3 ans en ESN. Devenu indépendant, il est temps de faire le bilan. Les ESN sont-elles des affameurs ? Les clients sont-ils forcément des tortionnaires ? Le knout est-il utilisé pendant les périodes d’intercontrat ? Lisez et vous saurez.

ESN : Entreprise de Services du Numérique. Nouveau nom des SSII.
Si ma vie ne vous intéresse pas, allez directement à la partie un bilan.

Comment en suis-je arrivé là ?

Tout a commencé par un beau matin morne, dans l’agglomération parisienne. J’achevais ma formation à l’École de Guerre Économique, sans avoir trouvé d’emploi dans le secteur de l’IE. J’en revins à mon premier et seul métier, le développement. Je recherchais tout sauf un emploi urbain, c’est alors qu’une annonce pour une mission en pré-embauche à Rodez s’est présentée. L’aubaine, malgré mes forts préjugés sur les ESN. Pour 6 mois de pré-embauche je m’en fichais. Quelques jours plus tard, je retrouvai Céline, manager chez Consort, sur le parking du Causse Comtal, dans la charmante commune de Bozouls. La mission a duré 6 mois, dans un environnement tellement beau qu’il a réveillé en moi le vieux démon des solitudes contadines. Il ne m’a plus quitté.

Canyon de Bozouls, Aveyron.

L’embauche n’a finalement pas eu lieu, mais l’excellent suivi de mission de Consort m’a fait accepter une seconde prestation, en attente de trouver un client final, pensais-je toujours à l’époque. Ce fut à Toulouse, chez EDF. Consort m’a aidé dans ma recherche de logement. Quitter Bozouls fut un crève-cœur, surtout pour le tristement célèbre ensemble du Mirail. Mon charmant voisin ruthénois m’avait surnommé « l’estrangé » (avec l’accent), à cause de mes origines charentaises. Qu’aurait-il pensé de mon nouveau domicile !

EDF fut une nouvelle surprise. J’avais troqué Céline contre Anthony, l’éditique contre la gestion de postes, les falaises pour les tours, mais cette mission fut très agréable. Franck H., Ingénieur SI, s’occupait de la partie fonctionnelle, Consort du management et de l’administratif et j’avais pour seul responsable technique … moi-même ! L’absence de pression quant aux délais et la grande liberté que le client me laissait quant aux solutions m’ont permis de livrer un logiciel de très bonne qualité en fin de mission. J’ai fait mes premiers pas dans la formation, avec l’encadrement d’un alternant.

Château de Launaguet, Haute-Garonne.

Après un peu plus d’un an, changement de décor. Je déménage à Launaguet, de l’autre côté de Toulouse, pour une mission chez Geosys, dans l’agronomie. L’équipe managériale change avec Kamil et Lucas, qui me suivront jusqu’au bout. Mon projet professionnel a déjà changé. EDF était une mission très plaisante, mais elle m’a révélé l’absurdité de me déplacer tous les jours au bureau, pour effectuer des tâches que je pourrais accomplir aussi bien à domicile. L’appel de la ruralité continuait de me hanter et le mariage approchant, je commence mes recherches d’une maison en Charente-Maritime, ma terre natale. Cette période a duré pendant plus d’un an, suivie par une seconde mission similaire, chez Techform, à Labège.

Un poste salarié en full-remote m’aurait convenu, mais le management français n’y est pas prêt. Les anglo-saxons ont toujours une décennie d’avance sur nous. Ne souhaitant pas attendre, cela m’a motivé à devenir indépendant, malgré ma phobie administrative. J’ai quitté Consort le 31 mars et je déménage en Charente-Maritime aussitôt le confinement terminé. J’espère pouvoir retravailler avec Consort, ou même avec certaines entreprises dans lesquelles je suis passé.

Un bilan

Le confinement m’a laissé le temps de réfléchir à ces 3 ans ½ de salariat. En apprenti bayésien, j’en profite pour me remémorer les préjugés que j’avais sur les ESN, afin de déplacer mes curseurs de Turing. Rendons-leur justice, elles ne sont pas l’incarnation de Satan sur la terre, mais des entreprises comme les autres, soumises aux mêmes impératifs de rentabilité.

Avertissement : biais

Every Single Cognitive Bias in One Infographic

Cet article est fortement biaisé. Prenez-le comme un témoignage personnel. Il n’est adossé à aucune étude scientifique. Consort est une ESN de taille moyenne, « à taille humaine » comme on dit. Mes propos ne valent sûrement pas pour des ESN plus grosses. Je n’aborde pas non plus le sujet de la commande publique, très différent du monde de la prestation de services « au forfait ».

J’accuse parfois les entreprises pour lesquelles j’ai travaillé de « non-qualité ». C’est péjoratif, mais il ne faut pas le prendre comme une insulte. La non-qualité logicielle est le produit d’un système dans laquelle de nombreuses entreprises sont engluées inconsciemment. En bon corporatiste, je considère dans la plupart des cas mes pairs comme plus responsables que leur management. Haïssons le jeu, pas les joueurs.

Sous-rémunération : Relaxe

On accuse souvent les SSII de payer au lance-pierres. C’est en partie vrai, mais il ne s’agit pas d’autre chose que du prix de marché. Mettez vous à la place du management : vous n’avez pas d’expérience. Vous êtes fraîchement sorti d’une école dont la promotion est une boîte de chocolats : le recruteur ne sait pas sur quoi il va tomber. Le diplôme représente une capacité minimale, pas une garantie de compétence et les promos sortantes sont extrêmement disparates en termes de niveau. C’est d’ailleurs pour cela que les entreprises sont friandes d’alternants : ils ne coûtent presque rien et donnent à l’entreprise 2 ans pour savoir sur qui elle est tombée.

Illustration de l’effet Dunning-Kruger

À cela s’ajoute l’effet Dunning-Kruger. Beaucoup d’étudiants resteront coincés sur la montagne de la stupidité. Ils n’évolueront plus, se croyant déjà experts. Ils deviendront ce que l’on appelle des « Expert Beginners ».

Je ne suis pas un fanatique du libre-marché, mais dans le cas des juniors, le prix qu’il tend naturellement à produire est assez juste. Une fois votre compétence démontrée, vous pourrez renégocier votre salaire. Quelques astuces cependant :

  • Se renseigner sur le montant facturé au client, ce qui vous permet de connaître la marge que fait l’ESN. En négociation le déficit d’information fait le rapport de forces.
  • Lire la convention Syntec, surtout si vous êtes en forfait heure. Vous devez toucher au moins le plafond de la sécurité sociale. Vous trouverez des articles expliquant cela un peu partout.
The Bell Curve. S’applique originellement au QI, mais peut aussi représenter la répartition en terme de compétence à un poste.
  • Après quelques années, apprenez à vous situer parmi les professionnels de même niveau de compétence, sans fausse modestie ni orgueil déplacé. C’est très utile afin de trouver le salaire que vous pensez mériter, par rapport à la moyenne.

Vous pouvez aussi opter pour une autre stratégie : vous préparer à devenir un indépendant et voir votre employeur comme un futur client. Cependant je vous conseille d’attendre de ne plus être étiqueté « Junior » pour le faire. Personne ne fera confiance à un freelance junior, sauf dans les métiers de la création web.

A ceux qui objecteraient que les rémunérations à l’étranger sont meilleures, je répondrai deux choses :

  • Vérifiez le coût de la vie et la présence d’une sécurité sociale aussi englobante qu’en France. Préférer gagner plus, mais être moins couvert est une stratégie personnelle, ni meilleure, ni moins bonne qu’une autre.
  • Faites de l’open-source ou pair-programmez avec des américains ou des scandinaves. Le niveau moyen en sortie d’école m’a toujours paru beaucoup plus élevé qu’en France.

Pour toutes ces raisons, je pense que les ESN méritent une relaxe sur le chef d’inculpation « sous-rémunération », au moins pour les profils junior. Note : je suis parti aussitôt mon étiquette de junior perdue. J’ignore l’état des rémunérations pour les profils expérimentés ou Senior.

Pression psychologique : Disculpation

Les ESN ne gagnent rien quand vous êtes en intercontrat. Nada. Quand vous n’êtes pas en mission ce sont elles qui jouent le rôle d’assurance chômage, en mieux (même salaire, formation, etc.). Il est logiquement dans leur intérêt de presser les prestataires afin qu’ils soient en mission, donc rentables à nouveau. C’est une question de survie pour elles. Sont-elles pour autant des monstres froids, recasant au chausse-pied leurs employés sur la première mission venue ? Ce n’est pas l’impression que j’ai eu. Bien au contraire.

J’ai fait plusieurs périodes d’intercontrat, allant de 2 jours à 2 semaines. Les plus courtes étaient purement utilitaires (déménagement pour changer de mission), les plus longues ressemblaient sensiblement à des vacances, sans avoir posé de congés. Que ce soit à l’agence ou en télétravail, je fus assez libre de faire ce que je voulais, m’autoformer en l’occurrence. Je n’ai subi aucune pression me contraignant à poser des congés ou des RTT. Peut-être est-ce différent ailleurs, mais Consort ne pratique pas ce genre de pressions injustes.

Le niveau de rémunération n’est qu’un avatar du rapport de forces. La capacité à choisir sa mission en est un autre.

Je n’ai pas subi de pression à rester sur une mission décevante, en dehors des impératifs contractuels (les renouvellements de contrat sont trimestriels, il faut finir la période pour ne pas coûter des pénalités à votre ESN). Mon avis est biaisé, car la quasi-totalité des missions sur lesquelles j’ai été placé se sont révélées intéressantes. Quand l’une d’entre-elles m’a déçu, mon manager a organisé tout de suite une médiation avec le client, puis une sortie à la fin de la période contractuelle. Le marché est vaste, je ne vois pas l’intérêt qu’aurait une ESN à forcer ses collaborateurs sur des missions inadéquates.

La disculpation des ESN sur ce point est évidente, sauf si vous tombez sur une ESN ou un manager toxique.

Mercenariat : Coupable, et alors ?

« Marchands de viande », l’expression a le mérite d’être parlante.

Un surnom courant des ESN est « marchands de viande ». L’appellation est vulgaire, mais a le mérite d’être parlante. Un prestataire en ESN est comparable à un mercenaire.

Il n’y a rien de péjoratif dans ma bouche. Mercenaire est un métier comme un autre, surtout pour quelqu’un de rompu à la guerre économique. Si c’est souvent une obligation pour le junior, fraîchement sorti de son école, travailler en ESN devient un choix de carrière pour les profils plus expérimentés.

Le mercenariat n’interdit pas la loyauté, j’ai vu des prestataires et des managers entamer une relation de confiance sur le long terme avec leurs clients. Sur un marché concurrentiel comme les services en informatique, c’est un moyen de se démarquer. Il ne faut cependant pas perdre de vue que l’ESN obéit, comme toute entreprise, prioritairement à une logique de rentabilité. Les fanatiques de la gratuité, de l’open-source ou de l’esprit « rugbymen » des startups, ont rarement leur place en ESN.

Oui les ESN sont coupables d’être des mercenaires, et alors ? Ils proposent une offre bien différente des « armées régulières » que sont les clients finaux, qui conviendra à ceux qui souhaitent changer fréquemment de mission, tout en gardant la sécurité de l’emploi.

Qualité logicielle : Disculpation

Accuser les ESN pour le manque de qualité du code est un lieu commun chez les artisans du logiciel. « Code de SSII » est même devenu une insulte, servant surtout à désigner les abominations d’État, qui coûtent chaque année des millions d’Euros en maintenance et malfaçons (Louvois, ONP, etc.). Pour moi, les ESN ne sont pas responsables. Je n’ai aucune étude pour appuyer mes propos, juste un témoignage à prendre comme tel.

Il fallait qu’un bâton de chaise fût bien fait. C’était entendu. C’était un primat. Il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le salaire ou moyennant le salaire, il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le patron, ni pour les connaisseurs, ni pour les clients du patron, il fallait qu’il fût bien fait lui-même, en lui-même, pour lui-même, dans son être même.

Charles Péguy, Mystique et Politique

Il se trouve que je suis têtu et particulièrement intransigeant sur la qualité de mon code. Certains clients comprenaient parfaitement cela et me faisaient confiance sur les délais. D’autres imposaient la cadence et se retrouvaient fort marris lorsque j’annonçais un retard sur la date de livraison, date qu’ils avaient souvent sorti de leur chapeau. Bien des collègues, prestataires ou non, résignés après des années dans de tels contextes, préféraient obtempérer et baissaient leurs standards de qualité. Ainsi naissait le fameux effet « boule de merde ».

L’effet « boule de merde ». La non-qualité ralentit les développements futurs. La pression sur les délais diminue encore la qualité. Cercle vicieux.

Je n’accuserai donc pas les ESN du déficit de qualité. Ce serait trop facile et parfaitement injuste. Certaines prestations m’ont permis de développer sereinement un code de grande qualité, d’autres furent un parcours du combattant où il fallait arracher au client des délais corrects. Certaines entreprises ont une culture de la qualité bien ancrée chez leurs salariés, ce qui force les prestataires à ôter leurs moufles avant d’entrer. D’autres ont des équipes parfaitement résignées à la non-qualité, le turnover des prestataires – libres de partir facilement, contrairement aux CDI – et l’hypothèse de la vitre brisée faisant le reste.

J’irai plus loin. Les ESN permettent aux développeurs soucieux de la qualité de quitter rapidement de contextes insatisfaisants. Les contrats sont fréquemment signés au trimestre. C’est assez de temps pour se montrer pédagogue avec un client. S’il ne comprend toujours pas l’intérêt de la qualité, il est temps de partir. Mon erreur de jeunesse fut sans doute d’avoir compris cet avantage trop tard.

Pour moi, les ESN ne méritent pas l’accusation d’encourager la non-qualité logicielle.

Indépendant : quelle différence

Je suis indépendant. En théorie je gagne (beaucoup) plus que lorsque j’étais prestataire. N’allons pas trop vite en besogne cependant. Il ne faut pas confondre recettes et bénéfices, surtout dans l’enfer fiscal qu’est la France.

L’ESN paye apparemment moins bien, mais elle vous décharge de très nombreux risques (chômage, maladie, litiges) ainsi que de fonctions coûteuses (formation, administratif, prospection, relation client). Être indépendant c’est choisir une grande liberté, mais passer également plus de temps sur autre chose que votre métier. C’est un choix ! Mes projets m’ont poussé à prendre ce chemin, mais il ne convient pas à tout le monde.

J’ai réalisé ce diagramme pour vous aider à y voir plus clair. Pléthore de chemins existent, tant que vous savez ce que vous pouvez et voulez faire. Je déconseille cependant formellement aux phobiques administratifs de devenir freelance, surtout avec des structures lourdes comme des EURL. Prenez dans tous les cas un bon comptable*.

J’espère que mes conseils d’ex-junior en ESN vous auront servi, j’ai essayé d’y mettre tout ce que le moi d’il y a quelques années aurait aimé savoir !

* Cette publicité pour mon comptable est purement gratuite.

Enzo Sandré

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